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Le
bouquet doit imiter la nature, non pour la copier mais pour l'exprimer,
la signifier. C'est ainsi que le Senno Kuden explique comment composer
un paysage en pensant "à la disposition naturelle de l'eau, des
champs et des collines", mais il demande que l'évocation reste
symbolique. L'école Ohara reprendra au XXème siècle
ce type d'arrangement dont le caractère mérite d'être
souligné.
"Il se peut, écrit Philippe Jaccottet, que la beauté naisse
quand la limite et l'illimité deviennent visibles en même
temps, c'est-à-dire quand on voit des formes tout en devinant qu'elles
ne disent pas tout, qu'elles ne sont pas réduites à elles-mêmes,
qu'elles laissent à l'insaisissable sa part..." L'arrangement paysager
se tient sur cette frontière. Le bassin qui le contient le supporte,
mais ne le limite pas. Le regard est invité à en prolonger
l'espace, à faire se rejoindre la terre et le ciel, les formes
et le sans-forme ; à s'infiltrer dedans aussi, à approfondir
sa vision vers une intériorité, une profondeur dans laquelle
tous les êtres s'enfoncent et s'enracinent. Un paysage est le visage
d'un pays, mais un visage exprime une âme. Le monde n'est pas plat.
Il y a des arrière-mondes, un arrière-pays ; pas seulement
les clartés de la surface mais un clair obscur qui laisse entrevoir
l'intériorité des choses, l'intime dans l'immense.
Le bouquet paysager est fait de points forts, mais
aussi d'ouvertures, d'inachèvements : il est cohérent mais
évanescent, sollicitant par là notre imaginaire. Les branchages
et les fleurs qui le constituent débordent leurs formes, s'interpénètrent
et s'organisent en un ensemble où les discontinuités s'estompent
au profit d'une totalité organique. En elle, chaque élément
opère un trajet, apporte une présence diffuse. Les zones
interstitielles deviennent alors pour le regard des espaces de circulation
où se révèlent des correspondances. Dans ce tissu
fait de vides et d'entrelacs, les formes s'effacent devant les forces,
les notes concrètes se fondent dans l'écho qu'elles font
résonner en nous. Ce qui compte n'est pas ce qu'il est matériellement,
mais ce qu'il évoque et laisse entendre, l'émergence qu'il
opère en nous d'un sens global. Un paysage est un lieu relationnel
où les végétaux s'accordent entre eux et suggèrent
leur intégration dans un plus vaste ensemble : il nous révèle
un pacte originel, une force foisonnante et reliante qui accomplit le
monde ; il est avant tout une réalité allusive qui renvoie
à d'autres lieux et à la terre entière : lieu de
tous nos paysages. En montrant la propension des choses il nous révèle
l'intention de la nature, et nous invite à nous inclure : à devenir un peu plus - un peu mieux ? - habitants de ce monde.
Le
bouquet-paysage est donc porteur d'un secret, d'une vérité
qu'il suggère plus qu'il ne la dévoile et qui a un rapport
avec le mystère du monde, l'unité des choses, notre origine.
C'est pourquoi il dépayse et rapatrie : il révèle
l'étrangeté de notre exil et la proximité de notre
mystère natif, donne le sentiment de frôler une harmonie
profonde, cachée. Comme un vitrail il tamise une lumière
et celle-ci éclaire l'énigme de nos vies. C'est une clarté
diffuse, assez forte pour pouvoir tout éclairer sans se perdre,
assez douce pour ne pas projeter d'ombres autour d'elles ; une lumière
fluide, sans foyer apparent ni ombres accompagnantes, qui imprègne
sans éblouir, tend à immatérialiser les choses, à
les rendre légères, à fusionner leur matière
et leur éclat, le contour des formes et la vibration des couleurs.
Il n'a pas la transparence de certains bouquets plus dépouillés.
On pourrait le dire poreux : perméable à l'indicible, au
mystère dont il laisse filtrer la présence. Un autre monde
affleure qui n'est autre que notre terre d'origine, un mixte de gravité et de bonheur. "On ne sait pas son nom mais on boit son parfum" et l'on pressent dans l'éphémère l'éternel.
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