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Ce
bouquet traditionnel, pratiqué encore dans l'école Ikenobo,
se réfère à la triade chinoise "ciel, homme
et terre" dont le riche symbolisme mérite d'être précisé
car il imprègne la structure du bouquet japonais.
L'Homme se tient dans un espace que se répartissent le Ciel et
la Terre. "Le Ciel le couvre, la Terre le supporte" dit une formule
chinoise traditionnelle. Entre les deux l'Homme vit, et non seulement
lui mais les dix mille êtres, c'est-à-dire toute la nature
vivante dans sa multiplicité.
Le Ciel et la Terre composent donc "l'oeuf du monde", le nid de sa gestation
et de son devenir. Le Ciel, enveloppant toutes choses, présente
à l'homme une face interne, ventrale, tandis que la Terre qui le
supporte lui offre une face externe, dorsale. Mais tous deux ont toujours
été perçus en Orient comme complémentaires,
le Ciel étant actif et la Terre passive : la lumière céleste
réchauffe et féconde la Terre ténébreuse comme
un mâle sa femelle ; les influences célestes se joignent
aux terrestres pour donner naissance au monde multiple des êtres,
car sous l'impact de la lumière travaille la racine obscure de
la Vie.
Cette complémentarité se retrouve symbolisée sous
la forme du yin obscur et du yang lumineux : tout ce qui est actif étant
référé au yang céleste, et ce qui est passif,
au yin terrestre. Ces deux principes sont figurés sous la forme
de deux poissons enroulés dans un cercle. Le poisson clair, yang,
a un oeil noir car, au plus fort de son expansion, il porte le germe de
son contraire et complémentaire yin. Le poisson noir, yin, a un
oeil clair car lui aussi porte l'amorce de son inséparable yang.
Ainsi les deux principes ne vont pas l'un sans l'autre : ils se juxtaposent
et se succèdent, se contrarient et s'équilibrent, et leur
interaction produit les dix mille êtres. Cette dualité, mère
de multiplicité, naît toutefois elle-même de l'unité
principielle, du Tao. Une formule taoïste l'exprime ainsi : "Les
dix mille êtres sont produits par le Tao et modifiés par
le yin-yang".
Mais
revenons à l'Homme. Il s'agit bien sûr d'un symbole : l'Homme
c'est la nature humaine telle qu'elle se déploie à travers
les époques et les civilisations, mais c'est aussi cette nature
en tant qu'elle résume en elle la totalité des êtres
minéraux, végétaux, animaux et spirituels qui composent
le cosmos. L'homme est donc microcosme, récapitulant les dix mille
êtres et comme tel leur tenant-lieu dans le symbolisme du bouquet.
Venant après le Ciel et la Terre il est d'abord ce qui résulte
de leur interaction, mais, placé entre eux, il est aussi le terme
médian et médiateur qui les relie et les unit.
Au point de jonction des forces cosmiques ascendante et descendante, des
attractions céleste et terrestre, des expansions et des condensations
qu'elles génèrent, l'Homme participe de toutes, mais en
même temps les canalise, les contient et les exprime tel un pasteur
guidant son troupeau, conduisant la Terre au Ciel et le Ciel à la Terre. Selon la belle expression de Heidegger : "l'Homme est le
Berger de l'Etre". "Cet entre deux ouvert de la Terre et du Ciel
est la dimension assignée à l'habitation de l'homme. En
elle seulement l'homme est homme, et s'il peut la fausser, il ne peut
s'y soustraire. L'homme habite sur cette terre et sous le Ciel. Ce sur
et ce sous sont solidaires."
Tel est le message de la Triade Ciel-Homme-Terre, tel est le symbolisme
du bouquet qui le contient et l'exprime. Comme l'écrit Gusty Herrigel
: "Le coeur de la Fleur, le coeur de l'Homme et le Coeur Universel
ne font qu'Un. L'homme vit en communauté d'essence avec la plante
comme avec l'univers, la force qui fait croître la plante est aussi
celle qui guide sa main dans l'arrangement des fleurs et qui est puisée
directement dans le Coeur Universel." (la Voie des Fleurs - DervyLivres)
Envisagé sous cet angle, l'arrangement floral ne procède
plus d'un simple vouloir décoratif cherchant à orner ou
à plaire, il est un acte "religieux" au sens étymologique
du terme, c'est-à-dire un acte qui relie, à travers l'Homme,
la Terre et le Ciel. C'est en cela qu'il est création car situé
dans le droit fil de la gestation première, mais aussi dépassement,
car il n'y a plus là de place pour les prétentions de l'ego.
C'est en cela enfin qu'il est réalisation, accomplissant à son modeste niveau un projet d'harmonie universelle.
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