Ikenobô,
la plus ancienne école, enseigne encore les styles traditionnels comme
le rikka et le shôka. Elle reste fidèle
à la triade asymétrique et à l'idée
de l'ikebana comme exercice spirituel.
Ohara,
plus récente, a laissé le rikka traditionnel
et le shôka, mais a relancé une forme modernisée
du moribana et renoué, sinon avec la forme, du moins
avec l'esprit paysager du rikka. Elle s'est ouverte aussi à l'abstraction et aux fleurs de l'Occident ainsi qu'à
ses méthodes modernes d'enseignement.
Sôgetsu,
la plus révolutionnaire, la moins enracinée dans la
tradition japonaise et la plus proche de l'art floral occidental,
fait davantage appel à la subjectivité de l'artiste
et se donne plus de liberté dans le choix des formes et des
matériaux.
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Voici
des textes de grands maîtres de ces écoles qui témoignent
de leur esprit :
Très
tôt dans l'histoire du Japon, il se créa une relation
logique où homme et nature étaient envisagés
comme une unité, où la vie de l'homme et celle de
la fleur étaient indissociables. Cette attitude - fruit du
shintô originel, du bouddhisme et enfin du confucianisme -
a joué un grand rôle dans la formation de l'individualité
japonaise. Une des nombreuses conséquences de cette attitude
a été de susciter une étude profonde des fleurs,
de leur essence et de leur nature, ainsi que la formation d'une
tradition de compréhension à leur égard. Sen'ei
Ikenobô
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Le
moribana, tant traditionnel que moderne nous a longtemps semblé
le véhicule d'élection de la création florale
mais nous dirions volontiers que quiconque désire s'exprimer
par cette technique créatrice doit d'abord regarder la nature
- cette nature au sein de laquelle nous vivons et qui, elle aussi,
vit en nous. Peu importent les matériaux employés
- fleurs de chez le fleuriste, simples fleurs de jardin ou même
herbes sauvages ou toutes plantes dépourvues de fleurs -
l'essentiel est que l'arrangement créé témoigne
d'une observation sincère et d'une compréhension réelle
de la nature : c'est là le centre même du véritable
esprit de l'ikebana. Houn Ohara
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L'ikebana
est quelque chose de très différent du simple fait de
décorer avec des fleurs. Il nous donne bien davantage qu'un
décor de la table ou du tokonoma. Il apporte l'art. Et nous
modelons ces choses vivantes comme le sculpteur modèle la glaise
ou le plâtre ... C'est à ce moment que le miracle s'accomplit.
Une poignée de fleurs, un plateau de feuilles devient autre
chose que le simple total de ses éléments. Fleurs et
tiges ont été combinées et comme recréées
en quelque chose de nouveau en un ikebana qui exprime à la
fois l'esprit des fleurs et le coeur de son auteur. L'humanité
a pénétré le monde de la nature et en a tiré cet ouvrage qui devient objet de contemplation. Sôfu Teshigahara |
Nous
avons, dans les lignes qui précèdent, évoqué
plusieurs fois le Zen. C'est que cette branche du bouddhisme est
à la source de l'art floral japonais comme voie de sagesse.
Celui-ci vise plus loin qu'à être une activité
décorative, il veut conduire à une certaine harmonie
intérieure, et c'est ainsi que tous ses maîtres l'ont
compris depuis les premiers moines bouddhistes qui l'ont inventé
jusqu'aux fondateurs des écoles modernes.
La sagesse du zen, avec laquelle l'ikebana a partie liée,
vise à faire prendre conscience au pratiquant de son insertion
dans un mystère de vie qui le porte et le dépasse.
Tous les êtres dans l'univers partagent une communauté
d'existence, plongent leurs racines dans le même terreau,
participent au même Etre. Le zen ne cherche pas à faire
réfléchir sur cet enracinement, mais à le faire
expérimenter en réalisant une harmonie intérieure.
Pour cela il met en jeu des techniques de méditation comme
le zazen, les koans, mais aussi des arts décoratifs ou martiaux
qui présentent entre eux beaucoup d'analogies. C'est ainsi
que les styles de base de l'ikebana sont, comme les katas des arts
martiaux, des structures matricielles dans lesquelles l'artiste
peut se couler et se déposséder de ses réflexes
individualistes. Le moi s'efface, laissant place à la manifestation
d'une énergie plus profonde. Comme l'écrit D. Richie
: "Si le but de l'arrangement floral japonais est véritablement
de rendre les fleurs vivantes, de faire que l'arrangement se suffise
à lui-même tout en symbolisant toutes les fleurs de
ce monde, on ne peut manquer de saisir qu'une impulsion du genre
du ki - immersion totale du créateur dans sa création
- est chose absolument nécessaire."
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En
réalisant un bouquet, l'ikebaniste crée un micro-monde.
Ce faisant, il se reporte à la création du monde,
s'identifie à l'origine, à la source de l'univers,
et l'énergie qui le traverse et l'inspire dans sa création
tend à mimer celle qui préside au déploiement
du cosmos. Le fruit de son travail, quelque modeste qu'il soit,
est un microcosme relié à l'infini du monde par des
liens invisibles qui rattachent à son centre tous les points
de l'univers. Vision démesurée dira-t-on ? Non pour
celui qui comprend qu'un bouquet japonais, qu'il soit structuré
selon la triade ciel-homme- terre, ou unifié dans la monade
d'un chabana, exprime symboliquement la totalité cosmique
et célèbre les noces du visible et de l'invisible.
Il ne fait en cela que réaliser le projet de toute uvre
d'art tel que l'évoque Schelling : "L'effet le plus éminent
de l'art est de saisir et mesurer comme d'un seul regard la grandeur
absolue, l'infini en soi, le saisir dans la finitude." Et tel
que le décrit Valéry : "Etant spatialement limitée,
l'uvre d'art représente le modèle d'un monde
illimité... un modèle fini d'un monde infini... l'uvre
d'art est en principe la re-production de l'infini dans le fini."
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Mais
ceci, on le voit, s'applique à de nombreuses formes de création
artistique. L'ikebana a ceci de spécifique qu'il utilise
des éléments tirés du monde végétal.
Il réorganise le premier étage du monde vivant et
prolonge la nature architecte. Que l'étage animal soit hors
de ses préoccupations coïncide certes avec des impératifs
pratiques. Ce que les peintres de fleurs des XVIIème et XVIIIème
siècles faisaient en introduisant des animalcules dans leurs
bouquets (limaces, insectes, lézards. . .), on voit mal comme
l'ikebaniste pourrait le faire. Mais, plus profondément,
on peut discerner chez celui-ci le désir de retourner à
une nature calme, pacifiée, à une nature d'avant la
mobilité et l'agitation animale. Le monde végétal
n'est pas aussi conflictuel et tourmenté que le monde animal.
En se concentrant, en méditant sur lui, L'ikebaniste affirme
son désir de retrouver une paix originelle, une sérénité
d'avant la course et le cri. Il est ainsi fidèle à
son inspiration bouddhiste, car si la vie végétale
est vie à part entière - et indispensable, que serions-nous
sans elle ? - elle est aussi l'image d'une vie humaine pacifiée,
sans souffrance, c'est-à-dire, selon le bouddhisme, d'une
vie accomplie.
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Au
Japon, durant des siècles, le zen a été au
cur de nombreuses démarches, et le maître du
tir à l'arc comme le maître de calligraphie, de cérémonie
du thé ou d'art floral est celui qui, dans sa discipline
propre, et grâce à elle, a pu réaliser son harmonisation
personnelle avec l'univers et tous les êtres. Ainsi l'ikebana
est une plante qui a fleuri dans la terre du zen et constitue encore
aujourd'hui l'une des voies par laquelle cette sagesse peut être
atteinte : "la voie des fleurs", dit joliment Gusty Herrigel. La
voici, poétiquement évoquée par deux grands
maîtres zen :
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"Une
fleur s'épanouit
printemps sur toute la terre"
Lin Tsi
Voir
dans sa propre nature
est voir par soi-même
le vrai visage du lotus
Hakuin
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Mais
l'ikebana ne recouvre pas qu'une démarche intérieure,
il est aussi au Japon un moyen de communication sociale comme le
met en relief la cérémonie des fleurs qui se pratique
encore dans certains milieux traditionnels à l'instar de
la cérémonie du thé. Comme celle-ci, celle-là
se passe entre un maître ou une maîtresse de maison
et un invité.
Dans un premier temps, l'invité se recueille devant la niche
(tokonoma) où sont placés la composition florale et
le tableau (kakemono) préparés par son hôte.
Puis il porte toute son attention sur la composition pour s'imprégner
de l'esprit qui a inspiré sa réalisation.
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Dans
un second temps, le maître de maison invite son hôte
à confectionner lui-même un bouquet. Il lui fournit
le matériel pour cela et se retire. L'hôte s'agenouille
alors et, assis sur ses talons, examine les végétaux
et la coupe qu'on lui a confiés. En les regardant, il laisse
naître en lui une inspiration qui va guider son travail. Celui-ci
dure le temps qu'il faut. Dans
un dernier temps, le maître de maison invite ses hôtes
et sa famille à venir admirer l'uvre. Tout le monde
se met en demi-cercle autour des deux bouquets et les contemple
en silence en essayant de communier à ce que leurs auteurs
ont voulu exprimer.
Aujourd'hui ces traditions se perdent et l'ikebana devient, au Japon
même, l'objet d'un mercantilisme qui le vide de son esprit
d'origine. Cet esprit dont Bashô a si bien parlé :
"En matière d'art, il convient de suivre la nature créatrice
et de faire des quatre saisons ses compagnes. De ce que nous voyons,
il n'est rien qui ne soit fleur, de ce que nous ressentons, rien
qui ne soit lune. Qui dans les formes ne voit la fleur est pareil
aux barbares. Qui en son cur ne ressent la fleur s'apparente
aux bêtes brutes. Sors de la barbarie, écarte-toi de
la bestialité, suis la nature et retourne à la nature
!"
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"De
ce que nous voyons, il n'est rien qui ne soit fleur". Le plus
grand poète japonais identifie donc le monde, la nature entière,
à une fleur. Pour lui, suivre la nature et ressentir la fleur
sont une même chose. Sans doute est-ce vers ce symbolisme cosmique
des fleurs qu'il faut se tourner pour comprendre l'importance de l'ikebana
dans les traditions de l'art floral. |
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