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D'ALAIN DELAYE

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IKEBANA

L'ESPRIT DE L'IKEBANA

Ikenobô, la plus ancienne école, enseigne encore les styles traditionnels comme le rikka et le shôka. Elle reste fidèle à la triade asymétrique et à l'idée de l'ikebana comme exercice spirituel.
Ohara, plus récente, a laissé le rikka traditionnel et le shôka, mais a relancé une forme modernisée du moribana et renoué, sinon avec la forme, du moins avec l'esprit paysager du rikka. Elle s'est ouverte aussi à l'abstraction et aux fleurs de l'Occident ainsi qu'à ses méthodes modernes d'enseignement.
Sôgetsu, la plus révolutionnaire, la moins enracinée dans la tradition japonaise et la plus proche de l'art floral occidental, fait davantage appel à la subjectivité de l'artiste et se donne plus de liberté dans le choix des formes et des matériaux.

moribana

Voici des textes de grands maîtres de ces écoles qui témoignent de leur esprit :
Très tôt dans l'histoire du Japon, il se créa une relation logique où homme et nature étaient envisagés comme une unité, où la vie de l'homme et celle de la fleur étaient indissociables. Cette attitude - fruit du shintô originel, du bouddhisme et enfin du confucianisme - a joué un grand rôle dans la formation de l'individualité japonaise. Une des nombreuses conséquences de cette attitude a été de susciter une étude profonde des fleurs, de leur essence et de leur nature, ainsi que la formation d'une tradition de compréhension à leur égard. Sen'ei Ikenobô

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Le moribana, tant traditionnel que moderne nous a longtemps semblé le véhicule d'élection de la création florale mais nous dirions volontiers que quiconque désire s'exprimer par cette technique créatrice doit d'abord regarder la nature - cette nature au sein de laquelle nous vivons et qui, elle aussi, vit en nous. Peu importent les matériaux employés - fleurs de chez le fleuriste, simples fleurs de jardin ou même herbes sauvages ou toutes plantes dépourvues de fleurs - l'essentiel est que l'arrangement créé témoigne d'une observation sincère et d'une compréhension réelle de la nature : c'est là le centre même du véritable esprit de l'ikebana. Houn Ohara

 

L'ikebana est quelque chose de très différent du simple fait de décorer avec des fleurs. Il nous donne bien davantage qu'un décor de la table ou du tokonoma. Il apporte l'art. Et nous modelons ces choses vivantes comme le sculpteur modèle la glaise ou le plâtre ... C'est à ce moment que le miracle s'accomplit. Une poignée de fleurs, un plateau de feuilles devient autre chose que le simple total de ses éléments. Fleurs et tiges ont été combinées et comme recréées en quelque chose de nouveau en un ikebana qui exprime à la fois l'esprit des fleurs et le coeur de son auteur. L'humanité a pénétré le monde de la nature et en a tiré cet ouvrage qui devient objet de contemplation. Sôfu Teshigahara

Nous avons, dans les lignes qui précèdent, évoqué plusieurs fois le Zen. C'est que cette branche du bouddhisme est à la source de l'art floral japonais comme voie de sagesse. Celui-ci vise plus loin qu'à être une activité décorative, il veut conduire à une certaine harmonie intérieure, et c'est ainsi que tous ses maîtres l'ont compris depuis les premiers moines bouddhistes qui l'ont inventé jusqu'aux fondateurs des écoles modernes.
La sagesse du zen, avec laquelle l'ikebana a partie liée, vise à faire prendre conscience au pratiquant de son insertion dans un mystère de vie qui le porte et le dépasse. Tous les êtres dans l'univers partagent une communauté d'existence, plongent leurs racines dans le même terreau, participent au même Etre. Le zen ne cherche pas à faire réfléchir sur cet enracinement, mais à le faire expérimenter en réalisant une harmonie intérieure. Pour cela il met en jeu des techniques de méditation comme le zazen, les koans, mais aussi des arts décoratifs ou martiaux qui présentent entre eux beaucoup d'analogies. C'est ainsi que les styles de base de l'ikebana sont, comme les katas des arts martiaux, des structures matricielles dans lesquelles l'artiste peut se couler et se déposséder de ses réflexes individualistes. Le moi s'efface, laissant place à la manifestation d'une énergie plus profonde. Comme l'écrit D. Richie: "Si le but de l'arrangement floral japonais est véritablement de rendre les fleurs vivantes, de faire que l'arrangement se suffise à lui-même tout en symbolisant toutes les fleurs de ce monde, on ne peut manquer de saisir qu'une impulsion du genre du ki - immersion totale du créateur dans sa création - est chose absolument nécessaire."

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En réalisant un bouquet, l'ikebaniste crée un micro-monde. Ce faisant, il se reporte à la création du monde, s'identifie à l'origine, à la source de l'univers, et l'énergie qui le traverse et l'inspire dans sa création tend à mimer celle qui préside au déploiement du cosmos. Le fruit de son travail, quelque modeste qu'il soit, est un microcosme relié à l'infini du monde par des liens invisibles qui rattachent à son centre tous les points de l'univers. Vision démesurée dira-t-on ? Non pour celui qui comprend qu'un bouquet japonais, qu'il soit structuré selon la triade ciel-homme- terre, ou unifié dans la monade d'un chabana, exprime symboliquement la totalité cosmique et célèbre les noces du visible et de l'invisible. Il ne fait en cela que réaliser le projet de toute oeuvre d'art tel que l'évoque Schelling : "L'effet le plus éminent de l'art est de saisir et mesurer comme d'un seul regard la grandeur absolue, l'infini en soi, le saisir dans la finitude." Et tel que le décrit Valéry : "Etant spatialement limitée, l'oeuvre d'art représente le modèle d'un monde illimité... un modèle fini d'un monde infini... l'oeuvre d'art est en principe la re-production de l'infini dans le fini."


Mais ceci, on le voit, s'applique à de nombreuses formes de création artistique. L'ikebana a ceci de spécifique qu'il utilise des éléments tirés du monde végétal. Il réorganise le premier étage du monde vivant et prolonge la nature architecte. Que l'étage animal soit hors de ses préoccupations coïncide certes avec des impératifs pratiques. Ce que les peintres de fleurs des XVIIème et XVIIIème siècles faisaient en introduisant des animalcules dans leurs bouquets (limaces, insectes, lézards. . .), on voit mal comme l'ikebaniste pourrait le faire. Mais, plus profondément, on peut discerner chez celui-ci le désir de retourner à une nature calme, pacifiée, à une nature d'avant la mobilité et l'agitation animale. Le monde végétal n'est pas aussi conflictuel et tourmenté que le monde animal. En se concentrant, en méditant sur lui, L'ikebaniste affirme son désir de retrouver une paix originelle, une sérénité d'avant la course et le cri. Il est ainsi fidèle à son inspiration bouddhiste, car si la vie végétale est vie à part entière - et indispensable, que serions-nous sans elle ? - elle est aussi l'image d'une vie humaine pacifiée, sans souffrance, c'est-à-dire, selon le bouddhisme, d'une vie accomplie.

Au Japon, durant des siècles, le zen a été au coeur de nombreuses démarches, et le maître du tir à l'arc comme le maître de calligraphie, de cérémonie du thé ou d'art floral est celui qui, dans sa discipline propre, et grâce à elle, a pu réaliser son harmonisation personnelle avec l'univers et tous les êtres. Ainsi l'ikebana est une plante qui a fleuri dans la terre du zen et constitue encore aujourd'hui l'une des voies par laquelle cette sagesse peut être atteinte : "la voie des fleurs", dit joliment Gusty Herrigel. La voici, poétiquement évoquée par deux grands maîtres zen :

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"Une fleur s'épanouit
printemps sur toute la terre"
Lin Tsi

Voir dans sa propre nature
est voir par soi-même
le vrai visage du lotus
Hakuin

Mais l'ikebana ne recouvre pas qu'une démarche intérieure, il est aussi au Japon un moyen de communication sociale comme le met en relief la cérémonie des fleurs qui se pratique encore dans certains milieux traditionnels à l'instar de la cérémonie du thé. Comme celle-ci, celle-là se passe entre un maître ou une maîtresse de maison et un invité.
Dans un premier temps, l'invité se recueille devant la niche (tokonoma) où sont placés la composition florale et le tableau (kakemono) préparés par son hôte. Puis il porte toute son attention sur la composition pour s'imprégner de l'esprit qui a inspiré sa réalisation.

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Dans un second temps, le maître de maison invite son hôte à confectionner lui-même un bouquet. Il lui fournit le matériel pour cela et se retire. L'hôte s'agenouille alors et, assis sur ses talons, examine les végétaux et la coupe qu'on lui a confiés. En les regardant, il laisse naître en lui une inspiration qui va guider son travail. Celui-ci dure le temps qu'il faut.
Dans un dernier temps, le maître de maison invite ses hôtes et sa famille à venir admirer l'oeuvre. Tout le monde se met en demi-cercle autour des deux bouquets et les contemple en silence en essayant de communier à ce que leurs auteurs ont voulu exprimer.
Aujourd'hui ces traditions se perdent et l'ikebana devient, au Japon même, l'objet d'un mercantilisme qui le vide de son esprit d'origine. Cet esprit dont Bashô a si bien parlé :
"En matière d'art, il convient de suivre la nature créatrice et de faire des quatre saisons ses compagnes. De ce que nous voyons, il n'est rien qui ne soit fleur, de ce que nous ressentons, rien qui ne soit lune. Qui dans les formes ne voit la fleur est pareil aux barbares. Qui en son coeur ne ressent la fleur s'apparente aux bêtes brutes. Sors de la barbarie, écarte-toi de la bestialité, suis la nature et retourne à la nature !"

"De ce que nous voyons, il n'est rien qui ne soit fleur". Le plus grand poète japonais identifie donc le monde, la nature entière, à une fleur. Pour lui, suivre la nature et ressentir la fleur sont une même chose. Sans doute est-ce vers ce symbolisme cosmique des fleurs qu'il faut se tourner pour comprendre l'importance de l'ikebana dans les traditions de l'art floral.

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Ce texte est extrait du livre d'Alain Delaye, Les fleurs dans l'art et la vie, Editions L'Originel.
Alain Delaye est également l'auteur du B-A BA de l'ikebana, Editions Pardès.


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