Les vers qui suivent ont été écrits après une extase.
Leur date et leur lieu de composition sont incertains. Bien que n'ayant
pas le lyrisme des grands poèmes de la Nuit, du Cantique et de la
Vive Flamme, et peu d'images à offrir, il développe un thème
cher à Jean de la Croix : celui du dépassement, dans l'expérience
mystique, de toute science et de tout savoir humains. Cela, pour faire place
à une connaissance suprême et à un "sentir sublime"
de la divinité.
J'entrai
mais je ne sus où,
et je restai sans savoir,
au-delà de toute science.
1.
Je ne sus pas où j'entrai,
mais lorsque je me vis là,
ne sachant pas où j'étais,
je compris de grandes choses.
Ce qu'ai senti ne dirai,
car je restai sans savoir,
au-delà de toute science.
2.
De quiétude et de ferveur
c'était la science parfaite,
comprise directement,
en solitude profonde ;
c'était chose si secrète,
que suis resté balbutiant,
au-delà de toute science.
3.
J'étais tellement ravi,
absorbé, sorti de moi,
que mes sens se retrouvèrent
dénués de tout sentir ;
et mon esprit investi
d'un entendre sans entendre,
au-delà de toute science.
4.
Qui vraiment arrive là,
à soi-même il défaille ;
tout ce qu'il savait avant,
lui semble bas maintenant ;
et sa science augmente tant,
qu'il demeure sans savoir,
au-delà de toute science.
5.
D'autant plus il monte haut,
et d'autant moins il comprend
ce qu'est la nuée obscure
qui illuminait la nuit ;
C'est pourquoi qui la connaît
reste toujours ne sachant,
au-delà de toute science.
6.
Ce savoir ne sachant pas
est de si grande puissance,
que les sages argumentant
n'en viennent jamais à bout ;
car tout leur savoir ne peut
entendre en n'entendant pas,
au-delà de toute science.
7.
Et de si haute excellence
est ce suprême savoir,
qu'il n'est faculté ni science
qui puissent le défier ;
Qui saura se dépasser
par un non savoir qui sait,
ira toujours plus avant.
8.
Et si vous voulez l'entendre,
cette souveraine science
consiste en un vif sentir
de la très divine essence ;
Faire rester sans comprendre
au-delà de toute science,
est l'uvre de sa clémence.
GLOSE
En style divin
Ce poème, de date incertaine, commence par un refrain que les
vers qui suivent développent, chacune des trois strophes reprenant
à la fin l'un des trois vers du refrain. C'est le seul poème
où Jean de la Croix se désigne au masculin. On y retrouve
ses deux grandes métaphores de la nuit et de la flamme.
Sans
appui et appuyé,
sans lumière et dans l'obscur,
tout entier je me consume.
1. Mon âme s'est dessaisie
de toute chose créée,
élevée au-dessus d'elle,
dans une vie savoureuse
seule à son Dieu arrimée.
C'est pourquoi l'on peut bien dire
ce que j'estime le plus,
que déjà se voit mon âme
sans appui et appuyée
2. Bien que je souffre ténèbres
dans cette mortelle vie,
mon mal n'est pourtant pasgrand,
car si de clarté je manque,
je jouis d'une vie céleste ;
l'amour dans semblable vie,
plus aveugle il devient,
plus tient l'âme en son pouvoir,
sans lumière et dans l'obscur.
3. L'amour fait une uvre telle
depuis que je le connais,
qu'au bien et au mal en moi,
il donne même saveur,
et transforme l'âme en lui ;
En sa flamme savoureuse,
que je sens brûler en moi,
rapide, et ne laissant rien,
tout entier je me consume.
JE
MEURS DE NE PAS MOURIR
Jean de la Croix reprend ici un refrain populaire (letrilla) que Thérèse
d'Avila avait déjà commenté. Il en profite pour
développer un thème très présent chez lui
: celui de l'amour impatient. On trouve celui-ci dans la première
partie du Cantique spirituel et la première strophe de la Vive
flamme.
Je vis mais sans vivre en moi,
et de telle sorte espère,
que je meurs car point ne meurs.
1. Je ne vis plus en moi-même
et sans Dieu vivre ne puis ;
si sans lui ni moi je reste
ce vivre, que peut-il être ?
Mille morts il me sera,
car j'espère ma vie même,
mourant car je ne meurs pas.
2. Cette vie que je vis là
est de vivre privation ;
et ainsi, mourir qui dure
jusqu'à la vie avec toi ;
entends, Dieu, ce que je dis,
cette vie-là point n'en veux
et meurs de ne pas mourir.
3. Étant éloigné de toi,
quelle vie donc puis-je avoir,
sinon endurer la mort
la plus grande que j'ai vue ?
J'ai compassion de moi-même,
car de sorte persévère,
que je meurs car point ne meurs.
4. Le poisson qui de l'eau sort,
de secours ne manque pas,
car dans la mort qu'il endure,
elle enfin lui vient en aide.
Quelle mort équivaudra
à mon vivre pitoyable,
si plus je vis, plus je meurs ?
5. Quand je pense être allégé
en te voyant dans l'hostie,
plus grande affliction ce m'est
de ne pas jouir de toi ;
tout me peine davantage
de ne voir ce que je veux
et je meurs car point ne meurs.
6. Si je suis joyeux, Seigneur,
en espérant de te voir,
voyant que je puis te perdre
se redouble ma douleur ;
vivant dans telle frayeur,
espérant comme j'espère,
je me meurs car point ne meurs.
7. Tire-moi de cette mort,
mon Dieu, donne-moi la vie ;
ne me tiens pas entravée
dans ce lacet rigoureux ;
vois, je peine pour te voir,
et mon mal est si entier
que ne mourant pas, je meurs.
8. Je pleure ma mort déjà,
et déplorerai ma vie,
tout le temps qu'elle sera
retenue par mes péchés.
O, mon Dieu, quand donc sera
quand je pourrai dire enfin :
je vis, car je ne meurs point.
LE
PASTOUREAU
Jean de la Croix avait pour le Christ en croix une tendresse particulière
que l'on retrouve dans plusieurs passages de ses écrits et dans
un de ses dessins. Le père Alphonse de la Mère de Dieu
raconte aussi qu'après une extase devant une image du crucifié,
il composa quelques vers, peut-être ce poème.
1.
Un pastoureau, esseulé, est en peine,
loin de tout plaisir et contentement,
la pensée fixée en sa pastourelle,
et le cur par l'amour tout déchiré.
2. Il ne pleure pas son amour blessé,
ni la peine de se voir affligé,
bien qu'en son cur il se sente navré,
mais il pleure de se voir délaissé.
3. Car rien qu'à la pensée d'être oublié
par sa belle bergère, il souffre peine,
se laisse outrager, en terre lointaine,
le cur par son amour tout déchiré.
4. Et le pastoureau dit : "Ah quel malheur
de s'être éloigné de mon amour
ne voulant pas jouir de ma présence,
et de mon cur par mon amour blessé.
5. Après un long moment, il est monté
sur un arbre où il ouvrit ses beaux bras
et mort il demeura pendu à eux
et le cur par l'amour tout déchiré
CHANT
DE L'ÂME QUI SE RÉJOUIT
DE CONNAÎTRE DIEU EN FOI
Ce
poème est né dans l'obscurité du cachot de Tolède,
en 1578. Sa forme est celle d'un villancico, poème construit
à partir d'un refrain de deux vers, avec reprise du deuxième
à la fin de chaque strophe. Il est centré sur les deux
métaphores de la source et de la nuit. Jean de la Croix illustre,
par ces deux fortes images, sa foi en Dieu, en la Trinité, et
en l'eucharistie.
Je
sais la source qui jaillit et fuit,
bien que de nuit.
1. Cette source éternelle est bien cachée,
pourtant sa demeure je la connais,
bien que de nuit.
2. En cette nuit obscure de la vie,
je connais bien par foi la source vive,
bien que de nuit
3. Je ne sais sa cause, car n'en a point,
pourtant toute origine d'elle vient,
bien que de nuit.
4. Je sais qu'il n'y a pas chose plus belle,
et que cieux et terre s'abreuvent d'elle,
bien que de nuit.
5. Je sais qu'on ne peut de fond y trouver,
et que nul ne peut à gué la passer,
bien que de nuit.
6. Sa lumière jamais n'est altérée,
et sais que vient d'elle toute clarté,
bien que de nuit.
7. Je sais que ses flots vont à profusion,
et arrosent cieux, enfers et nations,
bien que de nuit.
8. Le flot de cette source jaillissant,
je sais qu'il est aussi vaste et puissant,
bien que de nuit.
9. Et le torrent qui de ces deux procède,
je sais bien qu'aucun d'eux ne le précède,
bien que de nuit.
10. Je sais bien qu'ils sont trois en une eau vive,
et que l'un de l'autre, ils se dérivent,
bien que de nuit.
11. Cette source éternelle est bien cachée,
en ce pain vivant, pour vie nous donner,
bien que de nuit.
12. Ici, elle appelle les créatures,
qui de cette eau boivent, bien qu'à l'obscur,
bien que de nuit.
13. Cette source vive que je désire,
je la vois au sein de ce pain de vie,
bien que de nuit.