Dans
ce prologue, Jean de la Croix dit :
-
qu'il a écrit ces strophes "sous l'influence de l'amour et d'une
abondante lumière mystique", ce qui leur donne une amplitude de
sens et une fécondité à la mesure de la sagesse divine
qui les a inspirées.
-
qu'à cause de cela il est impossible de bien les expliquer. Même
celui qui a vécu ce qu'elles expriment ne peut le faire, car tout
langage ici se révèle impuissant.
-
D'ailleurs, ajoute-t-il ce n'est pas mon intention. "Mieux vaut en effet
laisser aux dits d'amour toute leur ampleur, pour que chacun y puise à
sa manière et selon sa capacité, que de les restreindre
à un sens qui ne conviendrait pas à tous les palais."
-
Pour ce qui est des quelques explications, brèves et générales,
qu'il donne sur la demande de mère Anne de Jésus,"on ne
sera pas obligé de s'y arrêter". Il suffit de laisser l'esprit
du poème écrit dans l'amour produire son effet.
Suite à ces considérations, trois choses sont ici proposées
:
1)
une attention prioritaire au poème.
2)
une lecture sélective du commentaire : relevant les passages qui
nous semblent les plus importants ou nous parlent aujourd'hui davantage.
3)
un essai de clarification de ce qui est dit, assorti parfois de rapprochements
avec d'autres textes spirituels.
Jean
de la Croix lui-même nous y invite en citant constamment les textes
bibliques et en confrontant son expérience à celle des sages,
des prophètes et des saints de l'Ancien et du Nouveau Testament.
I.
LA QUÊTE DE L'AMOUR IMPATIENT
Première
strophe
Où
t'es-tu caché, Ami,
me laissant gémissante ?
Comme le cerf tu as fui,
après m'avoir blessée.
Criant je t'ai suivi, tu étais parti !
L'âme
est dans un état intermédiaire : touchée par Dieu,
ayant fait une certaine expérience de lui, "elle a quitté
toute chose et elle-même". Et pourtant, celui pour qui elle a tout
laissé ne se donne pas à elle, reste absent. D'où
la question : Où t'es-tu caché ? où es-tu passé ?
Ce
qu'elle désire c'est voir Dieu tel qu'il est, dans toute sa réalité,
c'est "la claire présence et vision de son essence". Elle en a
assez du Dieu caché, connu seulement à travers des signes,
des souvenirs de rencontre, elle veut un Dieu visible, découvert,
présent.
Conclusion
: pour le découvrir, il faut aller où il se cache. "Dans
le centre intime de l'âme... Pour cela l'âme doit sortir et
se cacher de toutes les choses créées... et entrer dans
un très grand recueillement au-dedans d'elle-même, y communiquant
avec Dieu en amoureux et affectueux entretien."
L'idée
que pour trouver Dieu il faut sortir de soi et se cacher avec Dieu lui-même
caché, est aussi présente dans la Nuit obscure :
Par
une nuit obscure,
Par l'échelle secrète, déguisée,
dans l'obscur en cachette,
je sortis sans être vue...
Dans
cette nuit heureuse
en secret, car nul ne me voyait
ni moi ne voyais rien,
sans autre lueur ni guide
sinon celle qui en mon cur brûlait.
C'est
bien le Dieu caché au plus profond du cur qu'il s'agit de
rejoindre dans la nuit de la foi. Mais alors que dans le poème
de la Nuit, Jean de la Croix chante le bonheur qu'il a eu de sortir dans
l'obscurité, dans celui du Cantique, il se plaint du manque de
lumière et de vision. C'est sans doute que les premières
strophes du Cantique ont été composées dans les privations
matérielles et spirituelles du cachot de Tolède, alors que
celles de la Nuit l'ont été plus tard, dans la paix de l'union
à Dieu.
Mais
revenons au Cantique. L'âme gémit, dit-il, parce que "ayant
goûté auparavant quelque douce et savoureuse communication
de son ami, elle demeure maintenant aride et seule", "dans le vide", et
"ressent son absence". Elle se sent abandonnée, après avoir
été mise en appétit et en mouvement par les touches
d'amour divin.
Ici
Jean de la Croix ouvre une parenthèse pour rassurer l'âme.
Il lui dit de ne pas se fier à cette impression d'abandon "car
ni la haute communication et présence sensible ne témoigne
davantage sa présence, ni l'aridité et le défaut
de tout cela en l'âme n'est un moindre indice d'elle."
Il
y a plus : l'âme n'a pas seulement été séduite,
touchée, elle a été blessée. Jean de la Croix
différencie la blessure d'amour d'autres manifestations de Dieu
à l'âme. "Ces visites de blessures d'amour ne sont pas comme
d'autres, dont Dieu, de coutume récrée et satisfait l'âme,
la remplissant d'une paisible suavité et de repos ; il les fait
pour blesser plus que pour guérir, pour tourmenter plus que pour
satisfaire, vu qu'elles ne servent que pour aviver la connaissance et
augmenter l'appétit, et par conséquent la douleur."
Ces
blessures "font sortir hors de soi, et entrer en Dieu", dit-il. Toutefois,
au point où elle en est, l'âme qui est doublement sortie
: de toutes choses et d'elle-même, n'a pas encore trouvé
sa nouvelle demeure. "Je me suis vue vide et déprise de toutes
choses sans avoir pu te saisir, travaillant et peinant dans l'amour sans
l'appui de toi ni de moi." Bref, l'âme s'estime perdue par rapport
à ce qu'elle vivait, mais elle ne s'est pas encore trouvée
dans une vie nouvelle. Et ajoute-t-il : "Cette peine et ce sentiment de
l'absence de Dieu sont d'ordinaire si grands en ceux qui s'approchent
de la perfection, au temps de ces divines blessures, qu'ils mourraient
si le Seigneur n'y pourvoyait."
Il
semble donc que le Cantique spirituel met dès le départ
la barre assez haut puisqu'il y s'agit d'une âme qui "approche de
la perfection", qui a tout quitté pour trouver Dieu, a reçu
de lui des visites très encourageantes, et est en train d'en recevoir
d'autres qui creusent en elle un vide purificateur.
La
question que nous pouvons nous poser alors est : la barre n'est-elle pas
un peu haute pour nous qui ne ressentons pas l'absence de Dieu avec autant
d'intensité et ne connaissons pas ces blessures d'amour qui rendent
l'absence de Dieu insupportable ?
La
réponse est peut-être que l'absence de Dieu, même si
nous la percevons avec moins de force, est quelque chose que nous sommes
à même d'éprouver par moments et de diverses façons.
Nous pouvons donc, quand nous la ressentons, nous approprier cette première
strophe.
Par
ailleurs, ce que Jean de la Croix dit du Dieu caché, qu'il faut
rejoindre au plus profond de soi, nous renvoie aux paroles de St Augustin
sur le "Dieu plus intime à moi que moi-même", et à
celles de Jésus : "Retire-toi dans ta chambre, ferme sur toi la
porte et prie ton Père qui est là dans le secret" (Mt
6,6). Ces paroles concernent tout croyant et
pas seulement ceux proches de la perfection.
Cette
première strophe enfin, en nous présentant une âme
qui gémit douloureusement, nous renvoie à un béatitude
du Sermon sur la montagne : "Bienheureux les affligés car ils seront
consolés", béatitude qui n'est pas donnée pour nourrir
des espoirs humains, mais l'espérance et la confiance en Dieu,
quoi qu'il arrive. On peut aussi évoquer ici le poème de
Ste Thérèse :
Que
rien ne te trouble,
que rien ne t'épouvante.
Tout passe,
Dieu ne change pas.
La patience
obtient tout.
Celui qui a Dieu,
rien ne lui manque.
Dieu seul suffit.
Entendons
: même le Dieu caché suffit.
Deuxième
strophe
Dieu
est absent, Dieu est loin : trop haut, ou trop profondément caché.
Pour pallier cette distance, l'âme cherche des expédients,
des intermédiaires pouvant assurer la communication avec lui et
lui dire ce dont elle souffre :
Bergers
qui monterez,
là-haut sur les collines, aux bergeries,
si par hasard voyez
celui que j'aime tant,
dites-lui que je languis, peine et meurs.
Jean
de la Croix propose pour l'image des bergers deux sens possibles :
-
Soit ce sont "les affections, les désirs et les gémissements"
de l'amour que l'âme a pour Dieu. Les bergeries seraient alors les
churs des anges qui se les font passer d'étage en étage
jusqu'au sommet de leur hiérarchie : Dieu (allusion à la
théologie du pseudo-Denys).
-
soit ce sont les anges eux-mêmes. Rappelons que la fonction essentielle
de l'ange dans la Bible est d'être un messager.
"Si
par hasard voyez" est interprété : Si le temps et la saison
sont arrivés et que Dieu juge le moment propice pour vous rencontrer
et vous exaucer. Il s'agit donc de soumettre ses désirs au jugement
et au vouloir de Dieu "parce que toutes sortes de nécessités
ou de requêtes ne sont pas entendues de Dieu pour les accomplir
jusqu'à ce que leur nombre soit à terme et que le temps
de la saison soit venu pour y remédier." Dieu "secourt toujours
à propos".
"Celui
que j'aime tant" : "Celui que j'aime le mieux", "plus que toutes choses".
L'amour que l'âme a pour Dieu n'est pas exclusif mais préférentiel,
prioritaire.
Le
dernier vers - Dites-lui que je languis, peine et meurs. - décrit
la détresse de l'âme sous trois formes : la maladie, la peine
et la mort que Jean de la Croix réfère chacune à
une faculté et à une vertu théologale :
-
la langueur à l'entendement et à la foi parce qu'elle est
malade de ne pas voir Dieu.
-
la peine à la volonté et à l'amour parce qu'elle
souffre de ne pas jouir de lui.
-
la mort à la mémoire et à l'espérance, car
elle est privée de sa présence.
Dernier
point : l'âme, note Jean de la Croix, ne réclame pas ce qu'elle
désire, mais simplement "représente sa nécessité
et sa peine à son Ami, parce que celui qui aime discrètement
ne se met pas en peine de demander ce qui lui manque et qu'il désire,
mais de représenter seulement sa nécessité, afin
que l'ami fasse ce qu'il jugera utile". Il donne ici l'exemple de Marie
à Cana et des surs de Lazare. Il ajoute qu'il vaut mieux
faire cela que de réclamer avec insistance, car Dieu sait mieux
que nous ce qui nous convient et qu'il faut en toute demande se garder
de tout attachement, de tout espoir trop humain.
Bref,
ces réserves faites, l'âme exprime ici son désir de
Dieu qui est pour elle, dans la situation de manque où elle se
trouve : sa guérison, sa paix et sa vie.
Cette
strophe peut apprendre à prier en temps de détresse : à
ne pas hésiter d'exprimer celle-ci à Dieu sous forme de
désirs et de plaintes (ce sont des messagers fiables), mais à
le faire dans l'acceptation et l'abandon à l'exemple de Jésus
:
"S'il
se peut, que cette coupe passe loin de moi,
toutefois, non pas ma volonté mais la tienne".
"Eloi, lamah sabachtani ?"
Oublions
les choeurs des anges et la référence aux facultés
et aux vertus.
Troisième
strophe
Recherchant
mes amours,
je m'en irai par monts et par rivages.
Ni cueillerai les fleurs,
ni ne craindrai les fauves
et passerai les forts et les frontières.
Jean
de la Croix introduit cette troisième strophe ainsi : "Il ne suffit
pas à l'âme de prier, de désirer et s'aider de médiateurs
pour parler à l'Ami... elle doit encore le chercher activement.
C'est ce qu'elle dit ici qu'elle fera."
L'absence
de Dieu ne laisse pas l'âme plaintive, elle la rend active : stimule
sa détermination et affermit sa démarche dans la recherche
de l'Ami. (Mes amours = mon Ami).
L'aventure
commence à travers "montagnes et rivages" dans lesquels Jean de
la Croix voit (allégoriquement) les vertus à exercer et
les abaissements à accepter.
Par
ailleurs, il est nécessaire pour avancer de ne pas se laisser détourner
par la cueillette des fleurs : les satisfactions liées aux biens
de ce monde, aux plaisirs sensuels et spirituels. En fait, précise-t-il,
ce qui gêne ici ne sont pas ces plaisirs en eux-mêmes mais
l'attachement qu'on leur porte. Ils font obstacle "si on s'y arrête
avec propriété, ou si on les cherche".
L'âme
dit aussi qu'elle avancera sans crainte, c'est-à-dire ne se laissera
pas intimider par les menaces qu'elle rencontrera sur le chemin de sa
recherche. Ces menaces se ramènent à trois :
1)
Les fauves : le monde, les sollicitations inhérentes à la
vie en société.
En
les écartant, elle verra cette société l'abandonner,
voire se retourner contre elle, et risque de perdre ainsi :
-
ses amis, son savoir (mondain) et même ses biens,
-
les plaisirs que tous poursuivent,
-
sa notoriété, l'estime de ses semblables.
2)
Les forts : le diable.
Jean
de la Croix ne précise pas ici le contenu des tentations à
surmonter mais dit seulement qu'il s'agit d'obstacles subtils et tenaces,
liés aux précédents, peut-être un renforcement
de ceux-ci, d'où l'image des "forts".
3)
Les frontières : la chair.
Il
s'agit ici d'une résistance intérieure : de la "chair" au
sens paulinien du terme, c'est-à-dire du "vieil homme" qui désire
rester dans les ornières, les désirs et les plaisirs de
son ancienne vie. (De la prison de l'ego, des mécanismes répétitifs
et compulsifs du dirait un bouddhiste).
Dans
cette strophe, l'âme s'exhorte donc elle-même à avancer
avec détermination, sans attachement ni crainte, mais avec la plus
grande liberté, vers le but qu'elle s'est fixé, à
savoir : l'Ami, l'amour : "Recherchant mes amours".
Quatrième
strophe
Revenant
sur la strophe précédente, Jean de la Croix dit que la détermination
à se détacher des plaisirs et à surmonter les difficultés
surgissant sur la voie spirituelle, s'enracine dans la connaissance de
soi qui est la première chose à laquelle l'âme doit
s'exercer.
Après
quoi elle peut se tourner vers "la connaissance des créatures et
s'acheminer par là à la connaissance de son Ami qui est
leur créateur". Car, comme le dit St Paul, "ce que Dieu a d'invisible
se laisse connaître à travers ses uvres". (Rm 1,20).
O
forêts et taillis,
plantés par la main du bien-aimé,
O pré verdoyant
de fleurs émaillé,
dites si parmi vous il est passé.
Les
forêts et taillis symbolisent ici le monde matériel et les
animaux innombrables qui le peuplent. Ce qui touche l'âme, c'est
le fait que cet univers si riche et si divers sorte tout droit de Dieu
qui le crée sans intermédiaire : "de sa propre main". Jean
de la Croix est très sensible à ce rapport immédiat
entre Dieu et sa création qu'il exprime souvent avec la métaphore
de la source :
Je
sais bien la source qui jaillit et fuit
bien que de nuit
Je
sais qu'il n'est nulle chose si belle
et que cieux et terre s'abreuvent d'elle
bien que de nuit.
Le
pré de verdure émaillé de fleurs symbolise à
la fois le ciel matériel, splendide, parsemé d'étoiles
et de planètes, et le Royaume des cieux, peuplé de justes,
demeure des anges et des saints.
Bref,
l'âme voit dans l'ensemble de ces symboles végétaux
le cosmos tout entier, l'univers matériel et spirituel en tant
qu'il sort , et elle cherche en lui la trace de sa présence.
Cinquième
strophe
Répandant
mille grâces,
En hâte il est passé par ces bocages.
Les allant regardant,
par sa seule figure,
il les laissa revêtus de beauté.
Les
créatures répondent à l'âme lui disant que
chacune d'entre elles manifeste quelque chose de ce qu'est Dieu qui, en
les créant, non seulement les a dotées d'innombrables grâces
et vertus, mais les a situées à l'intérieur d'un
ordre admirable et d'une interdépendance totale (dependencia indeficiente).
Répandant
mille grâces
C'est
d'une multitude de belles créatures que Dieu a rempli le monde.
Mais on peut dire qu'elles sont les moindres de ses uvres si l'on
se tourne vers le sommet de sa création : l'homme en qui son Fils
s'est incarné. C'est pourquoi la strophe dit : En hâte il
est passé par ces bocages.
Les
allant regardant ...
Dieu
a regardé toutes choses à travers le visage de son Fils,
c'est-à-dire qu'il les a créées par ce regard. Plus
: il les a divinisées lorsque ce Fils "s'est fait homme, exaltant
cette humanité à une beauté divine, et par suite
toutes les créatures en lui, s'étant uni avec la nature
de toutes en l'homme... et ainsi, en cette élévation de
l'incarnation de son Fils et de la gloire de sa résurrection, non
seulement le Père a embelli les créatures mais il les a
laissées totalement revêtues de beauté."
Il
faut toutefois préciser que l'âme perçoit cela au
sein d'une connaissance contemplative : "En la vive contemplation et connaissance
des créatures, elle voit très clairement... leur beauté
admirable dérivée de l'infinie beauté du visage de
Dieu dont le regard revêt le monde et tous les cieux de beauté
et d'allégresse."
Bref,
la bénédiction de Dieu imprègne tout le cosmos et
la trace qu'elle représente blesse l'âme d'amour et accroît
son désir de voir son invisible beauté.
Sixième
strophe
Ah
qui me guérira !
Achève de te donner pour de vrai.
Ne veuille désormais
mander de messagers
qui ne savent me dire ce que je veux.
Toutes
les créatures du monde montrent à l'âme des vestiges
de la beauté de Dieu, mais aucun de ceux-ci ne suffit à
la contenter. Au contraire, ces messages réveillent douloureusement
le manque dont elle souffre, car "ils ravivent la plaie avec cette connaissance
qu'ils donnent et semblent différer la venue de qui les envoie."
Sa prière est donc :
"Ce
que vous donnez à mon âme par bribes, donnez-le entièrement
; ce que vous laissez entrevoir à travers des interstices, montrez-le
en pleine clarté ; ce que vous communiquez par des intermédiaires,
donnez-le directement, vous communiquant par vous-même...
Livrez-vous
véritablement, vous donnant tout à mon âme, afin que
toute elle vous ait totalement, et cessez désormais de m'envoyer
des messagers "qui ne savent me dire ce que je veux".
A
la place de ces messagers, soyez Vous-même le messager et les messages."
Septième
strophe
Tous
ceux qui vaquent là
me rapportent de toi mille grâces.
Et tous plus ils me blessent,
et me laisse mourante
un qu'ils restent à balbutier.
Il
s'agit ici, nous dit Jean de la Croix, des créatures raisonnables
- hommes et anges - qui vaquent à Dieu dans la vision ou dans la
foi et qui, par ce qu'ils sont ou expriment, nous le font connaître.
Les
connaissances qu'ils nous apportent concernent les mystères de
la sagesse de Dieu, en particulier "l'Incarnation du Verbe et les mystères
de la foi qui enserrent en eux un plus grand amour et font dans l'âme
un plus grand effet." Ces connaissances touchent l'âme plus profondément
que celles données par les autres créatures et provoquent
en elle non seulement une blessure qui passe mais un plaie d'amour qui
dure.
Toutefois,
il y a "une troisième manière d'être travaillé
en l'amour qui est comme mourir... Et ce mourir d'amour est causé
en l'âme par la touche d'une très haute connaissance de la
divinité, qui est ce qu'elle dit en ce cantique" et que les créatures
même intelligentes ne font que balbutier. Malgré tout ce
qui est dit, "il y a un "je ne sais quoi" qu'on sent rester à dire,
une chose qu'on sait demeurer à découvrir, un sublime vestige
de Dieu, une très haute connaissance de lui qu'on ne peut expliquer...
En ce sentiment l'âme perçoit Dieu si hautement qu'elle entend
clairement que tout reste à entendre.
Et
cette intelligence et ce sentiment que la divinité est si immense
qu'elle ne se peut entendre parfaitement, est une connaissance très
éminente que Dieu fait comme en passant en cette vie... Elle est
semblable à celle qu'ont ceux qui le voient dans le ciel et qui
plus ils le connaissent, plus ils perçoivent l'infini qu'il leur
reste à connaître."
Cette
connaissance, livrée comme en passant, fut donnée, dit ailleurs
Jean de la Croix, à Moïse sur l'Horeb, au prophète
Elie au sein d'une brise légère et à St Paul quand
il fut ravi au troisième ciel (Montée II,24). Elle est un
avant-goût de la vision de Dieu et donne naissance à "l'amour
impatient".
Il
est question ici d'un "je ne sais quoi" comme d'une touche mystique très
intense provoquant un "mourir d'amour". On peut pourtant utiliser l'expression
à propos de toute grâce contemplative dans la mesure où
Dieu s'y donne au-delà de tout concept et de tout discours.
On
retrouve ce "no sé qué" dans un de ses poèmes qui
commence ainsi :
Pour
toute la beauté
Jamais je ne me perdrai
Sinon pour un "je ne sais"
que l'on trouve d'aventure.
Huitième
strophe
Comment
peux-tu durer
O vie, ne vivant pas là où tu vis ?
Et faisant que tu meures
les traits que tu reçois
de ce qu'en toi de l'ami tu conçois.
L'amour
que Dieu verse en l'âme l'attire vers lui avec une telle intensité
qu'il remet en question sa relation au corps. "L'âme vit plus en
ce qu'elle aime qu'au corps qu'elle anime... et elle se plaint de demeurer
encore en la vie corporelle, puisqu'elle l'empêche de vivre où elle a vraiment sa vie par essence et par amour."
Ce
langage peut paraître à première vue d'un platonisme
suspect. Il est pourtant celui de tous les mystiques d'Occident et d'Orient
dont la conscience, accédant à un certain infini, a vu son
identification au corps bousculée. St Paul lui-même, ravi
au troisième ciel, avoue ne pas savoir si son corps avait suivi.
L'âme dont parle ici Jean de la Croix est au bord de l'extase et
le corps lui semble de trop, trop limité pour ce qui est à vivre.
La
plupart des humains espèrent quitter cette vie le plus tard possible
et le font à la sauvette ou en catastrophe, sans véritable
sérénité, encore moins désir de voir Dieu.
Voici au contraire quelqu'un qui veut mourir et le ferait sans regret.
C'est anormal. Pourtant, en y regardant de près, il ne désire
pas mourir mais vivre, vivre vraiment. Comme St Paul qui disait : "Pour
moi, vivre c'est le Christ et mourir m'est un gain."(Ph 1,21) Certaines
personnes ayant fait une N.D.E. (near death experience) pourraient comprendre
ce qui est dit là et leurs témoignages seraient intéressants
à entendre.
Neuvième
strophe
Pourquoi,
ayant blessé
ce cur, ne l'as-tu pas guéri?
Et me l'ayant ravi
pourquoi l'avoir laissé,
sans emporter ce que tu as volé ?
Le
gémissement de l'amour impatient se prolonge. L'âme se plaint
de ne pas avoir été soignée par qui l'a blessée,
c'est-à-dire par son ami. Elle demande sa guérison c'est-à-dire,
paradoxalement, la "mort d'amour" qui lui donnera la présence de
cet ami. Elle se sent vide, affamée, malade, sans appui et demande
à être remplie, rassasiée, guérie, reposée
en Dieu.
En
fait, le salaire qu'elle demande, c'est plus d'amour : "L'âme n'en
saurait désirer d'autre, sinon une augmentation d'amour jusqu'à
ce qu'il arrive à l'état d'un parfait amour, lequel ne se
paye que de lui-même." C'est cet amour parfait qui apportera la
guérison et la paix.
Il
ne s'agit donc pas d'une attente égocentrique de récompense,
mais d'une espérance d'amour parfait. "l'âme qui est éprise
de l'amour de Dieu désire l'accomplissement et la perfection de
l'amour." Elle attend "la fin de son uvre ; parce que son uvre
c'est aimer, et de cette uvre qui est d'aimer elle attend la fin
et le sommet qui est l'accomplissement et la perfection d'aimer Dieu."
Écartant
toute idée d'attente intéressée, Jean de la Croix
termine en précisant : "L'âme qui aime Dieu ne doit prétendre
ni attendre autre chose de lui que la perfection de cet amour."
Ce
qu'éclaire un peu mieux cette strophe c'est donc que cette impatience,
cette véhémence qui agite l'âme, ne naît pas
d'un simple vide intérieur, d'un ego privé de consolations,
mais d'une dynamique de l'amour qui la travaille, l'emporte et la dépasse.
Dixième
strophe
Apaise
mes tourments
puisque personne n'y peut mettre fin.
Et que mes yeux te voient
puisque tu es leur lumière
et que je veux pour toi seul les garder.
L'âme
souffre d'une absence, brûle d'un feu qui la tourmente et que rien
ne peut calmer, aussi demande-t-elle à Dieu de l'éteindre
par sa présence c'est-à-dire de le voir face à face.
L'expression "lumière de mes yeux" désigne Dieu à la fois comme
source de vision, de connaissance, et comme objet d'amour, c'est-à-dire
comme partenaire unique et total. D'où le dernier vers : Je veux
pour toi seul les garder. L'âme "ferme ses yeux à toutes
choses pour les ouvrir seulement à son Dieu
"
Mais
ce qui est illusoire dans une passion humaine, qui idolâtre son
objet et l'investit de manière disproportionnée à
son être réel, est ici réalisme mystique, c'est-à-dire
conscience que Dieu est plénitude d'être, infiniment aimable,
aimable au-delà de tout ce qui peut être aimé.
Onzième
strophe (Cantique B)
Découvre
ta présence,
que la vision de ta beauté me tue !
Vois, la douleur d'amour
rien ne peut la guérir
si ce n'est la présence et la figure.
Bien
que rajoutée plus tard, cette strophe s'inscrit dans le droit fil
des précédentes. Il y s'agit toujours d'accéder à
la présence de Dieu, à sa vision, fût-ce au prix de
la vie ici-bas.
La
présence de Dieu dit Jean de la Croix peut s'entendre de trois
façons :
-
par essence : il s'agit de sa présence naturelle, créatrice,
qui donne la vie et l'être à toutes les créatures.
-
par grâce : il s'agit d'une présence surnaturelle, théologale,
mais non perçue par son détenteur.
-
par affection spirituelle : il s'agit aussi d'une présence surnaturelle,
mais perceptible, quoique encore couverte.
C'est
le troisième genre de présence que demande l'âme,
c'est-à-dire "une présence affective qu l'ami fait de soi
à l'âme". Mais comme elle l'a déjà perçue
et "qu'elle a senti y avoir là un Être immense, voilé",
elle lui demande de faire plus : de lever le voile. Et comme elle sait
que sa condition charnelle ne le permet pas, elle demande à Dieu
d'y mettre fin : "que la vision de ta beauté me tue !"
Une
précision toutefois : "Si l'âme pouvait voir la beauté
de Dieu sans mourir, elle ne demanderait pas que cette vision la tuât
: parce que de vouloir mourir est une imperfection naturelle." Il y a
donc là un bémol au désir de mourir ; bémol
qui rejoint ce que disait St Paul : "Nous ne voulons pas être dépouillés,
mais être survêtus, afin que ce qui est mortel soit absorbé
par la vie." (2 Cor 5,4)
Il
n'empêche que "l'âme ne craint pas de mourir, quand elle aime
; au contraire elle le désire... parce que l'âme qui aime
Dieu vit plus en l'autre vie qu'en celle-ci, et plus où elle aime
qu'où elle anime."
C'est
donc l'amour là encore qui est le grand mobile, l'amour dont la
dynamique même tend à l'union, plus : à l'unité.
"Où il faut remarquer que l'amour n'arrive jamais à être
parfait, jusqu'à ce que les amants viennent à être
tellement appariés en ressemblance qu'ils se transforment l'un
en l'autre."
Ce
thème est aussi présent dans le poème de la Nuit
obscure :
Oh
nuit qui a uni
l'ami avec l'aimée,
l'aimée en l'ami même transformée.
Nombreux
sont les mystiques qui, au bout du chemin, voient s'abolir les différences
et s'effacer toute dualité : Pour Jean de la Croix aussi l'amour
parfait débouche sur l'unité : l'âme "devient Dieu".
Et si parfois il ajoute précautionneusement "par participation",
certaines métaphores ( celle de la Vive flamme qui consume) et
certains concepts (celui de l'union substantielle) réduisent cette
réserve à peu de choses. Bref, à terme il n'y a plus
relation différenciée mais "union transformante", plus jonction
de complémentaires mais fusion d'identiques dans un unique foyer
d'amour. Il n'y a plus l'ami et l'aimée, mais l'Amour, Dieu - O
Theos agapè estin -.
Allumez
les bûchers de l'Inquisition ! Sans doute est-ce à cause
d'affirmations de ce genre que les carmes espagnols ont longtemps hésité
à publier le Cantique spirituel.
Onzième
strophe (Cantique A)
O
source cristalline,
si parmi tes reflets argentés,
tu modelais soudain
les yeux tant désirés
que je porte en mes entrailles gravés.
Jean
de la Croix interprète allégoriquement la source cristalline
comme étant la "foi de son époux Jésus-Christ", et
les reflets argentés comme étant les vérités
que nous propose la foi. Celle-ci, dit-il, les propose obscurément,
aussi l'âme lui demande de les manifester clairement, dans la lumière
de la vision. Cette lumière est signifiée par les yeux du
Bien-aimé, que pour l'instant elle porte ébauchés
dans son cur, mais dont elle attend le clair regard.
Sur
cette ébauche cognitive de la foi, crayonnée dans l'intelligence,
se superpose toutefois une autre ébauche affective d'amour, crayonnée
dans la volonté. Ici, Jean de la Croix, glissant de la foi à
l'amour en profite pour exposer sa conception de l'union à Dieu
:
"Quand
il y a union d'amour, il est vrai de dire que l'Aimé vit en l'amant,
et l'amant en l'Aimé. Et l'amour opère une telle ressemblance
en la transformation des amants, qu'on peut dire que chacun est l'autre,
et que tous deux sont un, parce qu'en l'union et la transformation d'amour,
l'un se donne et s'échange pour l'autre, et chacun se laisse, se
donne, et s'échange pour l'autre, et ainsi chacun vit en l'autre,
et l'un est l'autre, et les deux sont un par transformation d'amour."
C'est
là ce que saint Paul a voulu donner à entendre quand il
a dit : "Ce n'est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi". (Gal
II,20)...
Ceci
se fera parfaitement au ciel en vie divine en tous ceux qui mériteront
de se voir en Dieu ; parce qu'étant transformés en Dieu,
ils vivront une vie de Dieu et non pas leur vie, bien qu'aussi ils vivront
leur vie, puisque la vie de Dieu sera leur vie. Et alors ils diront en
vérité : "Nous vivons, mais non pas nous autres, c'est Dieu
qui vit en nous."
Cet état céleste peut toutefois s'ébaucher ici-bas dans
. Et Dieu trouve alors sa joie en l'âme comme celle-ci en Dieu ;
le bonheur de l'époux et celui de l'épouse ne font qu'un.
Fermons
cette belle parenthèse et revenons à notre strophe. On peut,
sans en forcer le sens, élargir l'interprétation de Jean
de la Croix et voir dans les reflets argentés de la source, non
seulement les propositions de la foi chrétienne au sens strict
(en gros le Credo), mais toute vérité concernant Dieu, toute
parole disant quelque chose de lui. Dès lors, la Bible et toutes
les écritures sacrées (Vedas, Upanishads, Gîta, Sûtras,
Coran...), les écrits des mystiques, des saints et des sages de
tous horizons peuvent être scrutés, pour y discerner "les
yeux tant désirés" qui sans aucun doute nous regardent,
nous parlent et nous aiment à travers eux.
En
conclusion :
Ces
strophes (1 à 11) de l'amour impatient nous laissent peut-être
perplexes, voire indifférents. Il est bien sûr qu'on ne décide
pas, comme ça, d'aimer Dieu avec véhémence. Elles
nous renvoient pourtant à l'évangile : par exemple à
l'épisode ou Jésus chasse les marchands du temple, épisode
que commente ainsi St Jean : "Un mot de l'Écriture revint à
la mémoire de ses disciples : "Le zèle pour ta maison me
dévorera"." (Jn
2,17 citant Ps
69,10).
Cette
passion dévorante de Jésus pour le règne de Dieu,
passion qui lui faisait attendre la venue du Royaume de manière
imminente ("Cette génération ne passera pas
") a quelque
chose à voir avec celle de l'âme qui aspire ardemment à
ce que ce règne d'amour s'établisse en elle.
Ces
strophes ne révéleraient-elles pas en nous une certaine
léthargie spirituelle, un manque de passion à l'égard
de la seule réalité qui pourtant la mériterait.
Tout
cela, pensez-vous peut-être, manque pourtant un peu de sérénité.
C'est vrai. Mais il y a un temps pour tout et les strophes qui suivent
vont nous parler d'un nouvel état de conscience, plus stable, plus
apaisé, dans lequel l'amour prend une autre tonalité, passe
du registre de l'anxiété et de l'espérance à
celui de la jouissance et de la plénitude : "Gocémonos Amado".