JEAN DE LA CROIX
LA VIVE FLAMME D'AMOUR |
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PREMIER COUPLET Ô flamme d'amour vive, qui tendrement me blesses au centre le plus profond de mon âme. N'ayant plus de rigueur, achève si tu veux, brise la trame de ce rencontre heureux. "L'âme
se sentant déjà tout enflammée en l'union divine...
voit qu'elle est transformée en Dieu et possédée
par lui avec tant de force... que rien ne l'en sépare, sinon
une toile fort mince et délicate... C'est pourquoi, elle demande
avec un grand désir à cette flamme, qui est le Saint-Esprit,
qu'elle rompe désormais sa vie mortelle par ce doux rencontre."
LA FLAMME VIVANTE ET AGISSANTE DE L'ESPRIT Ô flamme d'amour vive, "Cette
flamme d'amour est l'Esprit de son Époux, c'est-à-dire
le Saint-Esprit que l'âme sent désormais en soi, non seulement
comme un feu qui la tient consumée et transformée en suave
amour, mais aussi brûle en elle et jette des flammes...
De là vient que de l'âme qui est en état de transformation d'amour, nous pouvons dire que son état ordinaire est semblable à celui du bois qui est toujours assailli par le feu ; et les actes de cette âme sont la flamme qui naît du feu de l'amour... Et ainsi, en cet état, l'âme ne peut poser d'actes. C'est le Saint-Esprit qui les fait tous et y pousse l'âme - si bien que tous ses actes sont divins, puisqu'elle est mise en mouvement par Dieu. De là vient que, chaque fois que cette flamme vient à flamboyer... il semble à l'âme qu'elle l'élève à une opération de Dieu en Dieu... La délectation que le Saint-Esprit, en jetant cette flamme, opère en elle est si grande qu'elle lui fait sentir la saveur de la vie éternelle. C'est pourquoi elle appelle cette flamme "vive", non qu'elle ne soit toujours vive, mais parce qu'elle lui cause un tel effet, qu'il la fait vivre spirituellement en Dieu et lui fait sentir la vie de Dieu. C'est ce qui faisait dire à David : "Mon cur et ma chair se sont réjouis dans le Dieu vivant" (Ps 83,3). David, en cet endroit, n'appellerait pas Dieu, vivant, s'il ne l'avait goûté vivement... Et ainsi, en cette flamme, l'âme sent Dieu si vivement et le goûte avec tant de saveur et de suavité qu'elle dit : Ô flamme d'amour vive,"
LES
DOUCES BRÛLURES DE L'AMOUR qui tendrement me blesses "Pour
autant que cette flamme est une flamme de vie divine, elle blesse l'âme
avec une tendresse de vie de Dieu ; et tant et si intimement elle la
blesse et l'attendrit, qu'elle la fond en amour, afin que ce que l'Épouse
dit aux Cantiques s'accomplisse en elle : "Dès que l'Époux
parla, mon âme se liquéfia".(Ct V,6)... Mais comment peut-on dire qu'elle la blesse, puisque désormais il n'y a plus rien à blesser dans l'âme, celle-ci étant désormais toute cautérisée du feu d'amour ? C'est là une chose merveilleuse : comme l'amour n'est jamais oisif, mais en perpétuel mouvement... il lui lance ces coups comme de tendres flambées d'amour délicat, exerçant et pratiquant gaiement, joyeusement, le métier et le jeu de l'amour... à raison de quoi ces blessures - qui sont ses jeux - sont des flammes de tendre attouchement."
LA
PLONGÉE DANS LE FEU DIVIN au centre le plus profond de mon âme. "Cette
fête du Saint-Esprit se passe en la substance de l'âme...
qui n'a désormais qu'à recevoir de Dieu, lequel seul peut
opérer en son fond, sans l'aide des sens, et la mouvoir en elle-même.
Et ainsi tous les mouvements de cette âme sont divins ; et encore
qu'ils soient de lui, ils sont d'elle aussi, parce que Dieu les fait
en elle et avec elle, qui donne sa volonté et son consentement... Le centre de l'âme, c'est Dieu ; et quand elle y sera arrivée selon toute la capacité de son être et la force de son opération et de son inclination, elle sera arrivée au plus profond et dernier centre qu'elle a en Dieu... L'inclination, la force et la vertu qui sont en l'âme pour aller à Dieu, ne sont autres que l'amour, parce que par le moyen de l'amour, l'âme s'unit à Dieu ; et ainsi, plus l'âme a de degrés d'amour, plus avant elle entre en Dieu et se concentre en lui. Nous pouvons dire que l'âme peut avoir en Dieu autant de centres - l'un plus profond que l'autre - qu'elle peut avoir de degrés d'amour de Dieu... Si elle arrive jusqu'au dernier degré, l'amour de Dieu viendra la blesser jusqu'au dernier et plus profond centre - ce qui sera la transformer et l'éclairer autant que la puissance et la capacité de son être le peuvent accueillir, jusqu'à la mettre en tel état qu'elle ressemble à Dieu... Le Père des lumières - dont le bras n'est pas court - se communique abondamment, sans acception de personnes, en quelque part qu'il trouve place, comme le rayon du soleil, se faisant voir joyeusement à ceux qui vont par les chemins et carrefours. Nul doute qu'il ne dédaigne de prendre ses délices avec les enfants des hommes, en toute simplicité, par tout l'univers (Pr 8,31). Et ce n'est pas chose à tenir pour incroyable qu'après qu'une âme ait été bien examinée, éprouvée et purifiée dans le feu des tribulations, des travaux et de toutes sortes de tentations, et qu'elle ait été trouvée fidèle en amour, en cette âme ainsi fidèle vienne à s'accomplir, dès cette vie, ce que le Fils de Dieu a promis, à savoir que si quelqu'un l'aimait, la très sainte Trinité viendrait et ferait son séjour et sa demeure en lui. (Jn 14,23)"
LES
DEUX UNIONS D'AMOUR Jean
de la Croix distingue "deux manières d'union différentes
: la simple union d'amour et l'union avec inflammation d'amour." Dans
cette dernière, l'âme "venant à sentir que cette
vive flamme d'amour lui communique vivement toute sorte de biens - parce
que ce divin amour apporte tout avec soi - dit : Ô flamme d'amour
vive, qui tendrement me blesses...< À mesure que l'âme se trouve bien purifiée, tant en sa substance qu'en ses puissances - entendement, mémoire et volonté - la substance divine qui, comme dit le Sage, "pénètre partout grâce à sa pureté" (Sag 7,24), l'absorbe toute en soi par sa flamme divine, d'une manière profonde, subtile et élevée ; et en cet engloutissement de l'âme en la Sagesse, le Saint-Esprit exerce les glorieux flamboiements de sa flamme - ce qui est si doux que l'âme dit :
N'ayant
plus de rigueur," LE BRASIER PURIFICATEUR "Il
faut savoir qu'avant que ce feu d'amour s'introduise en la substance
de l'âme et s'unisse à elle par une entière et parfaite
purgation et pureté, cette flamme, qui est le Saint-Esprit, va
battant l'âme, consumant et anéantissant les imperfections
de ses mauvaises habitudes : telle est l'opération du Saint-Esprit
par laquelle il la dispose à l'union divine et à la transformation
d'amour en Dieu. Car il faut dire que le même feu d'amour qui,
dans la suite, vient à s'unir à l'âme pour la glorifier,
est celui même qui auparavant l'assaille pour la purifier ; de
la même façon que le feu qui pénètre le bois
est celui-là même qui auparavant l'attaque et le bat de
sa flamme, le desséchant et le dénuant de ses accidents
disgrâcieux, jusqu'à ce que, par l'action de sa chaleur,
il l'ait disposé de telle sorte qu'il puisse le pénétrer
et le transformer en feu. Et c'est ce que les personnes spirituelles
appellent la voie purgative... Dans cette purgation, cette flamme, au lieu d'éclairer l'âme, l'obscurcit ; et si elle lui fournit quelque lumière, c'est seulement pour voir et découvrir ses misères et ses défauts. Elle ne lui est pas douce, mais pénible... elle ne lui apporte aucune gloire, mais plutôt la rend misérable et pleine d'amertume, en la lumière spirituelle de la connaissance d'elle-même qu'elle lui donne... C'est pourquoi, tant que cela dure, l'âme souffre en l'entendement de grandes ténèbres, en la volonté de grandes sécheresses et oppressions, et en la mémoire une connaissance pénible de ses misères, pour autant que l'il spirituel est très clair en la connaissance de soi. Et en sa substance, l'âme souffre grand abandon, grande pauvreté, sécheresse, froideur et quelquefois chaleur, sans trouver allégement en quoi que ce soit, pas même une seule pensée qui la console, ne pouvant même pas élever son cur à Dieu... Nous ne pouvons exagérer ce que l'âme souffre durant ce temps... Dieu lui met le cur sur le brasier afin de l'affranchir de toutes sortes de démons, faire sortir au jour toutes ses infirmités pour les soigner, et les lui mettre devant les yeux pour les reconnaître... Et parce que cette flamme est extrêmement amoureuse et tendre de sa nature et qu'elle attaque par ailleurs la volonté d'une façon amoureuse - et que par ailleurs la volonté est extrêmement sèche et dure de soi-même, et que ce qui est dur se reconnaît en regard de ce qui est tendre, et la sécheresse aussi à côté de l'amour - de là vient qu'à mesure que cette flamme amoureuse et tendre assaille la volonté, la volonté reconnaît sa propre dureté et sa sécheresse à l'égard de Dieu, sans s'apercevoir ni de l'amour ni de la tendresse de la flamme... jusqu'à ce que celle-ci les ayant chassés, l'amour et la tendresse de Dieu viennent à régner en la volonté. C'est de cette façon que cette flamme semblait rigoureuse à la volonté, lui faisant sentir et souffrir son endurcissement et sa sécheresse. Et comme cette flamme est de grande étendue et sans mesure, et qu'au contraire la volonté est petite et étroite, lorsque la flamme vient à l'investir, elle sent sa petitesse et son étroitesse, jusqu'à ce que la flamme venant à donner au dedans d'elle, la dilate, l'élargisse et la rende capable de la recevoir en soi. Je ne dirai point l'intensité de cette purgation et comment il y a en elle du plus et du moins... parce que j'ai déjà traité cela dans la Nuit obscure de la Montée du Mont Carmel..."
LA
DEMANDE D'AMOUR ACCOMPLI "Lorsque
l'âme dit : N'ayant plus de rigueur, c'est comme si
elle disait : Puisque désormais, non seulement tu ne m'es plus
obscure comme auparavant, mais que plutôt tu es la lumière
divine de mon entendement avec laquelle je peux te regarder... et la
force de ma volonté avec laquelle je peux t'aimer et jouir de
toi, étant toute convertie en amour divin ; et puisque désormais,
tu n'apportes plus d'ennui ni d'oppression à la substance de
mon âme, mais que plutôt tu es sa gloire, ses délices
et sa dilatation... Puisque donc c'est ainsi,
achève si tu veux, C'est-à-dire,
achève maintenant de consommer parfaitement avec moi le mariage
spirituel par ta vision bienheureuse : c'est cela que l'âme demande.
Car, bien qu'en cet état si haut elle soit vraiment d'autant
plus contente et semblable à Dieu qu'elle est plus transformée
en amour... elle vit toujours en espérance et ne peut manquer
de sentir un vide qui fait qu'elle gémit - doucement et agréablement
- car elle n'a pas encore l'entière et parfaite possession de
l'adoption des enfants de Dieu, par laquelle sa gloire étant
consommée, son appétit sera rassasié... Cet appétit et la demande qu'il fait ici ne sont pas accompagnés de peine - l'âme n'étant pas capable d'en avoir en cet état - sinon d'un désir doux et délectable, s'exprimant dans l'accord de son esprit et de son sens... Et néanmoins, les apparitions de gloire et d'amour qui se devinent en ces touches, et se voient arrêtées à la porte, sans entrer en l'âme, pour n'y pouvoir pas loger à cause de la petitesse de ce logis terrestre, ces apparitions, dis-je, sont telles, que ce serait plutôt un grand défaut d'amour de ne pas demander l'entrée en cette perfection et en cet accomplissement d'amour... Par ces paroles : achève si tu veux, elle fait à l'époux ces deux demandes qu'il nous enseigne dans l'évangile, à savoir : "Que ton royaume vienne et que ta volonté soit faite". C'est comme si elle disait : achève de me donner ce royaume, si tu le veux, si c'est ta volonté. Et pour cela : brise la trame de ce rencontre heureux..." "Nous
pouvons dire qu'il y a trois toiles qui peuvent empêcher cette
jonction et qui doivent être brisées pour que celle-ci
s'opère et que l'âme possède Dieu parfaitement.
La première est temporelle et comprend toutes les créatures
; la seconde naturelle et comprend toutes les opérations et inclinations
purement naturelles ; la troisième est sensitive et comprend
seulement l'union de l'âme avec le corps, c'est-à-dire
la vie sensitive et animale. C'est d'elle que parle saint Paul quand
il dit : "Nous savons que si notre demeure terrestre se disjoint, nous
avons une maison divine dans les cieux". (2 Cor 5,1) Les
deux premières toiles doivent être nécessairement
brisées pour arriver à la possession de cette union à
Dieu, dans laquelle toutes les choses du monde sont niées et
abandonnées, tous les appétits et toutes les affections
naturelles mortifiés, et les opérations naturelles de
l'âme faites divines. Toutes ces choses ont été
opérées en l'âme par le moyen des rencontres de
cette flamme, alors qu'elle était rigoureuse, dans la purgation
spirituelle dont nous avons parlé ci-dessus qui achève
de briser en l'âme ces deux toiles. Et de là, elle vient
à s'unir à Dieu comme elle est maintenant, si bien qu'il
ne reste à briser que la troisième toile de la vie sensitive." "Il
faut noter ceci : bien que la condition de la mort, pour ce qui est
de la nature, soit semblable dans les âmes qui arrivent à
cet état de perfection et chez les autres, toutefois, il y a
beaucoup de différence en ce qui touche les causes de la mort
et la façon de mourir. Parce que, là où les autres
meurent d'une mort qui leur est causée par quelque maladie ou
par l'âge, celles-ci, encore qu'elles meurent de maladie ou de
vieillesse, rien ne leur emporte l'âme sinon quelque impétuosité,
quelque rencontre d'amour beaucoup plus relevé que les précédents,
plus puissant et plus vaillant... Et ainsi, pour de telles âmes,
la mort est pleine de douceur et de suavité, plus que la vie
spirituelle menée jusqu'alors... Elles sont comme le cygne qui
chante plus mélodieusement quand il meurt. C'est à ce
propos que David disait que la mort des saints était précieuse
devant Dieu (Ps
115,15). Parce que c'est ici que toutes les
richesses de l'âme viennent se rassembler en un et que les ruisseaux
de son amour vont se rendre à la mer, étant tellement
larges et grossis qu'ils semblent déjà convertis en mers...
L'âme, donc, pendant ces glorieux rencontres, se sentant si proche de sortir pour posséder entièrement et parfaitement son royaume... comme elle voit que rien ne lui manque plus, sinon de briser cette faible toile de la vie naturelle en laquelle elle se trouve emprisonnée et sa liberté captive, avec "le désir qu'elle a de se voir délivrée et d'être avec le Christ" (Phil 1,23), ayant compassion d'elle-même, de ce qu'une vie si basse et si faible empêche une autre si haute et si forte, demande que cette toile soit brisée..." "Mais
il y a encore quelque chose à remarquer : Pour quelle raison
l'âme demande-t-elle qu'on brise la toile et non qu'on la coupe
ou qu'on la détruise..."
Plusieurs raisons motivent cette demande : un "rencontre" heurte et brise, l'amour est impétueux, l'amour est rapide, il s'introduit dans l'âme en un instant : "L'acte d'amour entre en un moment, parce que l'étincelle prend feu à tout coup en la mèche qui est sèche." L'âme enfin veut en finir promptement. Cette rapidité de l'action de l'amour conduit Jean de la Croix à une digression sur la mort (dite prématurée) des justes : "C'est le propre de Dieu d'enlever à soi, avant le temps, les âmes qu'il aime beaucoup, perfectionnant en elles en peu de temps, par le moyen de l'amour, ce qu'elles pourraient acquérir en tout le cours de leur vie, cheminant leur train ordinaire." Il cite abondamment Sg 4,10 s. : "Il a su plaire à Dieu qui l'a aimé...", pour conclure : "C'est pourquoi c'est une affaire de grande importance pour l'âme d'exercer en cette vie les actes d'amour, afin que se perfectionnant en peu de temps, elle ne s'arrête pas longtemps, ici ou là, sans voir Dieu."... On peut penser ici à Jésus, mais aussi à bien des justes morts dans la fleur de l'âge et la maturité de l'amour (Louis de Gonzague, Thérèse de Lisieux, Etty Hillesum...). "Récapitulons
toute la chanson. C'est comme si l'âme disait : Ô
flamme du Saint-Esprit, qui pénètres si intimement et
tendrement la substance de mon âme et la cautérises de
ta glorieuse ardeur, puisque désormais tu es si aimable que tu
montres ton désir de te donner à moi en vie éternelle
; si, auparavant, mes demandes n'arrivaient pas à tes oreilles...
parce que l'impatience de l'amour ne me permettait pas d'accepter la
condition de vie dans laquelle tu voulais que je vive encore... maintenant
que je suis si fortifiée en amour...que je te demande ce que
tu veux et ne demande pas ce que tu ne veux pas... brise la toile délicate
de cette vie, et ne permets pas qu'elle dure jusqu'à ce que l'âge
et les ans la tranchent naturellement, mais qu'au plus tôt je
te puisse aimer, avec toute la plénitude et tout le rassasiement
que mon âme désire, sans terme ni fin. " La fin du commentaire de cette strophe renvoie le lecteur au début du Cantique spirituel où l'âme exprime son impatience de voir Dieu, et en particulier aux strophes 6 à 10. La stophe 11 (du Cantique B) les résume toutes : que la vision de ta beauté me tue ! Vois, la douleur d'amour rien ne peut la guérir si ce n'est la présence et la figure. Toutefois,
au moment où l'âme s'exprimait ici, elle n'était
pas encore mûre pour la grâce qu'elle demandait, alors qu'au
temps de la Vive Flamme, elle l'est, ayant atteint la perfection du
mariage spirituel.
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