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Propos fulgurants d'Etty Hillesum

donnés dans l'ordre chronologique de ses Écrits spirituels (Seuil - 2008)

Etty Hillesum disait : " J'aime beaucoup recopier des phrases, des fragments qui me frappent ; je suis alors dans la proximité physique de ces mots. " (p.47).

1941

- Vivre totalement au-dehors comme au-dedans, ne rien sacrifier de la vie extérieure à la vie intérieure, pas plus que l'inverse, voilà une tâche exaltante. (25 mars 1941, p.98)

- La source vitale doit toujours être la vie elle-même, non une autre personne. (18 juin 1941, p.114)

- L'amour du tout est plus beau que l'amour d'un individu. (Lettre à Spier, 6 août 1941)

- Je dois m'accepter moi-même, accepter d'être tantôt comme ceci et tantôt comme cela. Accepter l'existence en moi de tous les sentiments, la possibilité en moi de toutes les humeurs. (7 août 1941, p.129)

- Il faut accepter toutes les contradictions (...) On doit les accepter comme éléments de cette vie, sans mettre l'accent sur telle chose au détriment de telle autre. Laisse la vie suivre son cours, et tout finira par s'ordonner. (13 août 1941, p.142)

- Il faut laisser les choses être ce qu'elles sont, au lieu de vouloir les hisser à des altitudes impossibles ; et c'est en les laissant être ce qu'elles sont qu'on leur permet de déployer enfin leur valeur véritable. (25 sept. 1941, p.167s)

- Fais ce que ta main trouve à faire et ne pense pas à l'heure suivante. C'est pourquoi nous faisons le lit, nous portons les tasses à la cuisine, et après on verra bien. (20 oct. 1941, p.200)

- Soyez clément avec votre souffrance, et elle sera clémente avec vous. Elle s'accroît de nos désirs et de notre opposition, la douceur l'endort comme un enfant. (20 oct. 1941, p.201)

- Laisse donc la vie clapoter en toi, tantôt joyeuse et tantôt triste, la vie telle qu'elle est en ses contrastes. (21 oct. 1941, p.208)

- L'union de deux êtres n'existe que dans le domaine des sens, et encore n'est-elle là aussi, qu'une illusion fugitive. (22 oct.1941, p.208)

- N'attends pas toujours de grands résultats, mais crois aux petits. (24 oct. 1941, p.209)

- On ne doit jamais se laisser paralyser par un seul problème, si grave soit-il ; le grand flux de la vie ne doit jamais s'interrompre. (5 déc. 1941, p.247)

- À vrai dire, il n'y a pas de but. On ne doit pas se fixer un but en dehors de soi-même. Chaque instant de cette vie doit être un but en soi. (...) Se dire avec confiance que le chemin mène quelque part, et ne pas vouloir à toute force apercevoir un but. (5 déc. 1941, p.248)

- On ne doit pas s'enfermer dans ses moments de mélancolie, ni faire une fixation sur eux, en se disant : voilà une journée perdue, une triste journée. (29 déc. 1941, p.293)

1942


- Dans tes pires moments, ne plus renier les meilleurs (...) On ne doit jamais retenir ni prolonger inutilement un moment de malaise, parce que l'on risque d'entraver ainsi la naissance d'un moment plus riche. Ainsi la vie coule-t-elle en vous en un courant ininterrompu. (31 déc. 1941, p.306s)

- L'activité propre à la vraie souffrance consiste dans le fait de supporter et d'accepter l'inéluctable, ce qui libère justement des forces nouvelles. (Lettre à Aimé van Santen, 25 janv.1942, p.771)

- Porter l'autre en soi, partout et toujours, enserré en soi-même, et là vivre avec lui. Et cela non pas avec un seul mais avec un grand nombre. (13 mars 1942, p.398)

- Parfois je me demande : " Mon Dieu, qu'ai-je donc fait pour mériter cela, d'avoir une vie si bonne et si belle et si riche ? Mais il faut dire aussi que je suis la plus satisfaite des habitantes de votre terre ! " (5 avril 1942, p.461)

- On doit porter la Nature en soi, une fleur, un nuage, un bouillonnement du sang en nous-mêmes peuvent suffire à nous faire éprouver la Nature. L'être humain doit rassembler tout cela en lui-même et le porter en lui-même. (13 avril 1942, p.465)

- Il ne faut rien esquiver dans la vie, il faut s'expliquer avec tous les petits riens, les petits tracas et les petits chagrins quotidiens, chercher sans arrêt le contact avec la totalité de la vie et tout ce qui s'y rapporte, mais aussi toujours la laisser complètement vous échapper, toujours se soustraire à l'emprise du petit. (22 avril 1942, p.479)

- Une prise de conscience croissante implique aussi que l'on n'accorde pas une valeur trop absolue à des états d'âme actuels, qu'on y voie plutôt un maillon parmi tant d'autres maillons, que l'on évite de se rendre trop dépendant d'un état momentané. Car on doit toujours garder une vue générale de soi-même, aussi bonne que possible. (24 mai 1942, p.524)

- Aucune souffrance n'est un prix trop lourd à payer pour un instant créateur. (24 mai 1942, p.524)

- Vivre totalement, de chaque battement du coeur, dans ce présent riche et clos, mais en même temps garder toujours conscience des chemins qui s'ouvrent, larges et infinis, vers les années à venir, vers des pays lointains et aussi vers le ciel. (26 mai 1942, p.529)

- Un journal, cela ne sert en fin de compte qu'à permettre à toutes sortes d'humeurs de se clarifier, du moins c'est vrai dans mon cas. (5 juin 1942, p.556)

- Si nous n'étions plus capables de nous mettre en colère, nous deviendrions des vaches morales dans un confort pesant. Jésus pouvait être empli de colère. " Il regardait avec colère autour de lui, attrisés par l'endurcissement de leur coeur ". Mais attention : c'était de la colère mêlée de chagrin. Il était attristé. Il faut distinguer entre colère légitime et illégitime. Si cette colère se fonde sur une blessure morale, un chagrin moral et non sur une vengeance personnelle, elle est bonne et valable et saine. (8 juin 1942, p.558)

- On doit s'éduquer soi-même en tout. (10 juin 1942, p.564)

- On n'a pas le droit de laisser un chagrin prendre autant d'empire sur soi (...) il faut en finir, parce qu'à la longue c'est finalement "égocentrique" et qu'on y gaspille ses meilleures forces. (11 juin 1942, p.566)

- Il est inutile d'être perpétuellement tout feu tout flamme... Lâche prise, tu as tout à fait le droit de te sentir vide pendant un moment. (11 juin 1942, p.571)

- Discipline, structuration et patience. Et si je devais n'avoir qu'une seule devise, ce serait un seul mot : Patience. (16 juin 1942, p.588)

- Il faut aborder la nuit avec les mains vides, ouvertes, dont on a laissé la journée glisser. Alors seulement on peut vraiment se reposer. Et dans ses mains vides et reposées, qui n'ont rien souhaité retenir et où il n'y a plus un seul désir, on reçoit en se réveillant une nouvelle journée. (17 juin 1942, p.589)

- Si la paix s'installe un jour, elle ne pourra être authentique que si chaque individu fait d'abord la paix en soi-même, extirpe tout sentiment de haine pour son prochain, pour quelque race ou quelque peuple que ce soit. (20 juin1942, p.608)

- Je voudrais écrire tout un livre sur un gravillon et une violette. Je pourrais vivre très longtemps avec un unique gravillon et avoir le sentiment de vivre dans la puissante nature de Dieu. (25 juin 1942, p.622)

- On doit s'efforcer de ne plus être autant centré sur le moi, au point de laisser chaque nouvel état d'âme se dilater complètement en nous (...) Quand on s'abandonne si complètement à chaque accès de tristesse ou d'agitation, c'est que l'on veut encore trop avoir la conscience de soi-même, on veut encore éprouver trop fortement le sentiment de soi, et ce n'est tout de même pas cela qui compte, à la longue. (Lettre à Netty van der Hof, 25 juin 1942, p.783)

- Il faut accepter la mort comme élément naturel de cette vie, même la mort la plus affreuse (...) Il y a place pour tout dans une vie. Pour la foi en Dieu et pour une mort lamentable. (2 juillet 1942, p.641)

- La vie et la mort, la souffrance et la joie, les ampoules des pieds meurtris à force de marches et le jasmin au fond de mon jardin, les persécutions, les innombrables cruautés arbitraires, tout, tout est en moi et forme un ensemble puissant, je l'accepte comme une totalité indivisible et je commence à comprendre de mieux en mieux - pour mon propre usage, sans pouvoir encore l'expliquer à d'autres - comment tout se tient. (2 juillet 1942, p.644)

- Nous avons tout cela en nous : Dieu, le ciel, l'enfer, la terre, la vie, la mort et les siècles, tant de siècles. (3 juillet 1942, p.645)

- J'ai réglé mes comptes avec la vie, il ne peut plus rien m'arriver, d'ailleurs il ne s'agit pas de moi personnellement, peu importe qui meurt, moi ou un autre, l'important c'est que l'on meurt. (3 juillet 1942, p.646)

- La mort est là tout d'un coup, grande et simple et naturelle, entrée dans ma vie presque sans bruit. Elle y a désormais sa place et je la sais indissociable de la vie. (3 juillet 1942, p.647)

- Je ne suis pas seule à être fatiguée, malade, triste ou angoissée, je le suis à l'unisson de millions d'autres à travers les siècles. Tout cela c'est la vie ; et pourtant la vie est belle et pleine de sens. Elle est même pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité, alors la vie, d'une manière ou d'une autre, forme un ensemble parfait. (4 juillet 1942, p.649)

- L'anéantissement fait partie de la vie, c'est une grande et foufroyante vérité, je l'ai regardée droit dans les yeux et je l'accepte. (4 juillet 1942, p.655)

- Le monde entier est en moi et, même si je suis fatiguée ou triste ou angoissée, le monde entier reste en moi, il est toujours là et continue de grandir en moi. (4 juillet 1942, p.656)

- On n'a pas le droit, tant qu'on vit encore, de se laisser mourir, on doit vivre sa vie pleinement et jusqu'au bout. (4 juillet 1942, p.656)

- Je reste immobile, un peu lasse, dans un coin de mon silence, assise comme un Bouddha et avec le même sourire, un sourire intérieur. (5 juillet 1942, p.658)

- Je me sens très bien seule avec moi-même et donc très bien partout. (5 juillet 1942, p.658)

- Même si l'on doit connaître une mort affreuse, la force essentielle consiste à sentir au fond de soi que la vie a un sens, qu'elle est belle, que l'on a réalisé toutes ses virtualités au cours d'une existence qui était bonne, telle qu'elle était. (5 juillet 1942, p.660)

- Je sais que l'on doit se défaire même de l'inquiétude qu'on éprouve pour les êtres aimés... Toute la force, tout l'amour, toute la confiance en Dieu que l'on possède, et qui croissent si étonnament en moi ces derniers temps, doivent être tenus en réserve pour tous ceux que l'on croise sur son chemin et qui en ont besoin. (7 juillet 1942, p.664)

- Je suis prête à tout accepter, tout lieu de la terre où il plaira à Dieu de m'envoyer, prête aussi à témoigner à travers toutes les situations et jusqu'à la mort, de la beauté et du sens de cette vie : si elle est devenue ce qu'elle est, ce n'est pas le fait de Dieu, mais le nôtre. (7 juillet 1942, p.669)

- Toutes les frontières séparant aujourd'hui hommes et peuples s'effacent devant moi, on dirait parfois que la vie m'est devenue transparente, et le coeur humain aussi ; je vois, je vois et je comprends sans cesse plus de choses, je sens une paix intérieure grandissante et j'ai une confiance en Dieu qui prenait une telle ampleur, au début, que j'en étais presque effrayée, mais qui fait de plus en plus partie de moi-même. (7 juillet 1942, p.669)

- On doit savoir ce qui se passe dans le monde, c'est une obligation morale, mais il faut épargner quand on le peut les gens de son entourage. (7 juillet 1942, p.670)

- Il faut oublier des mots comme Dieu, la Mort, la Souffrance, l'Éternité. Il faut devenir aussi simple et aussi muet que le blé qui pousse ou la pluie qui tombe. Il faut se contenter d'être. (9 juillet 1942, p.672)

- Et si Dieu cesse de m'aider, ce sera à moi d'aider Dieu. (11 juillet 1942, p.674)

- Quand on projette d'avance son inquiétude sur toutes sortes de choses à venir, on les empêche de se développer organiquement. Il y a en moi une immense confiance. Non pas la certitude de voir la vie extérieure tourner bien pour moi, mais celle de continuer à accepter la vie et à la trouver bonne, même dans les pires moments. (11 juillet 1942, p.674)

- Je ne me fais pas beaucoup d'illusions sur la réalité de la situation et je renonce même à prétendre aider les autres ; je prendrai pour principe d'aider Dieu autant que possible et si j'y réussis, eh bien je serai là pour les autres aussi. (11 juillet 1942, p.675)

- Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d'un être à un autre sont des chemins intérieurs. (11 juillet 1942, p.676)

- Je crois qu'on doit se départir de tout espoir fondé sur le monde extérieur. (11 juillet 1942, p.679)

- Nous devons oublier tous nos grands mots, à commencer par Dieu et à finir par la Mort, et nous devons redevenir aussi simples que de l'eau de source pure. " (12 juillet 1942, p.679)

- Pour l'instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t'aider mon Dieu à ne pas t'éteindre en moi. (12 juillet 1942, p.679)

- ... la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. (12 juillet 1942, p.680)

- Désormais nous devons prier à chaque minute, et pas seulement ce soir. C'est comme si quelque chose en moi s'était concentré en une prière continuelle, cela ne cesse de prier en moi, même quand je ris ou fais des plaisanteries. (14 juillet 1942, p.682)

- Les gens ne peuvent pas comprendre que l'acceptation n'exclut pas une indignation morale élémentaire et une combativité de principe. (14 juillet 1942, p.683)

- J'ai parfois l'impression de me tenir sur les créneaux du palais de l'Histoire et d'embrasser du regard de vastes étendues. (14 juillet 1942, p.684)

- Une fois que cet amour de l'humanité a commencé à s'épanouir en vous, il croît à l'infini. (14 juillet 1942, p.684)

- Je dois tout avoir en moi. Il faut savoir vivre sans livres, sans rien. Sans doute un petit morceau de ciel restera toujours visible et j'aurai toujours en moi un espace intérieur assez vaste pour joindre les mains en prière. (14 juillet 1942, p.684)

- Je poursuis un dialogue extravagant, infantile ou terriblement grave avec ce qu'il y a de plus profond en moi et que pour plus de commodité j'appelle Dieu. (15 juillet 1942, p.687)

- Mon Dieu, je ne vais rien te demander à l'avance, je supporterai chaque instant tel qu'il se présente, même l'inconcevable, et si je sens en moi que tu tombes, je te ramasserai. J'espère pouvoir traverser cette période avec toi. (15 juillet 1942, p.689)

- Oui mon Dieu, je te suis très fidèle contre vents et marées, je ne me laisserai pas anéantir, je persiste à croire au sens le plus profond de cette vie (...) je trouve la vie si belle et je me sens si heureuse. N'est-ce pas extraordinaire ? (19 juillet 1942, p.691)

- J'essaie de pénétrer les choses grâce à un sens nouveau. J'ai souvent l'impression de pouvoir embrasser du regard toute notre époque, comme une phase de l'Histoire... que je saurais " insérer à sa place " dans le grand tout. (22 juillet 1942, p.693)

- Une chose est sûre : on doit par avance tout accepter, être prêt à tout et savoir qu'on ne saurait nous prendre nos retranchements les plus secrets ; cette pensée vous donne un grand calme intérieur et l'on se sent à même d'accomplir les démarches pratiques réclamées par les circonstances. (24 juillet 1942, p.696)

- Je dois compter avec des années d'une vie difficile. Et essayer de tenir bon, et essayer de sauver une petite parcelle de Dieu. (27 juillet 1942, p.703)

- L'important est finalement de brandir Dieu comme un étendard hissé au-dessus des milliers d'angoisses, des pensées oppressantes et du découragement que nous inflige le quotidien. (27 juillet 1942, p.704)

- Là où le sort vous a placé, il faut être présent de tout son coeur. (27 juillet 1942, p.705)

- Je saurai faire preuve de patience, une patience infinie, elle est mise à l'épreuve à chaque instant, donc elle grandit à chaque instant. (28 juillet 1942, p.707)

- S'aguerrir et s'endurcir sont deux choses différentes. (28 juillet 1942, p.710)

- Dès que je me montrais prête à les affronter, les épreuves se sont changées en beauté. (15 sept.1942, p.712)

- Si j'aime les êtres avec tant d'ardeur, c'est qu'en chacun d'eux j'aime une parcelle de toi, mon Dieu. (15 sept.1942, p.712)

- Qu'un simple petit coeur humain puisse vivre tant de choses, mon Dieu, tant souffrir et tant aimer. (15 sept. 1942, p.712)

- Le ciel existe pourquoi n'y vivrait-on pas ? Mais en fait, c'est plutôt l'inverse, c'est le ciel qui vit en moi. Tout vit en moi . Cela me fait penser à une expression d'un poème de Rilke : " espace intime du monde ". (15 sept. 1942, p.713)

- De tes mains, mon Dieu, j'accepte tout comme cela vient. C'est toujours bon, je le sais. J'ai appris qu'en supportant toutes les épreuves on peut les tourner en bien. (15 sept. 1942, p.714)

- Je me sens remplie d'une joie profonde pour tout : tout ce qui a été était certainement bon, sinon je n'aurais pas en moi cette force, cette joie, cette certitude. (15 sept. 1942, p.714)

- Mon Dieu, qu'il est beau et bon de vivre dans ton monde, en dépit de ce que nous autres humains nous infligeons mutuellement. (15 sept.1942, p.714)

- Tout se passe quelque part au-dedans de moi, il y a là de vastes hauts plateaux sans temps ni frontières, et tout se passe là. (16 sept. 1942, p.718)

- Je suis pleine de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de sens. Mais oui, belle et riche de sens, au moment même où je me tiens au chevet de mon ami mort - mort beaucoup trop jeune - et où je me prépare à être déportée d'un jour à l'autre vers des régions inconnues. (16 sept. 1942, p.718)

- Je continuerai à vivre avec cette part des morts qui a vie éternelle et je ramènerai à la vie ce qui, chez les vivants, est déjà mort : ainsi n'y aura-t-il que vie, une grande vie universelle, mon Dieu. (16 sept. 1942, p.718)

- Le sentiment de la vie est si fort en moi, si grand, si serein, si plein de gratitude, que je ne chercherai plus jamais à l'exprimer en un seul mot. J'ai en moi un bonheur si complet et si parfait, mon Dieu. (17 sept. 1942, p.718)

- " Reposer en soi-même ". C'est peut-être l'expression la plus parfaite de mon sentiment de la vie : je repose en moi-même. Et ce moi-même, cette couche la plus profonde et la plus riche en moi où je repose, je l'appelle Dieu. (17 sept. 1942, p.719)

- C'est bien mon sentiment perpétuel et constant : celui d'être dans tes bras, mon Dieu, protégée, abritée, imprégnée d'un sentiment d'éternité. (17 sept. 1942, p.719)

- Bien des gens sont encore pour moi de véritables hiéroglyphes, mais tout doucement j'apprends à les déchiffrer. Je ne connais rien de plus beau que de lire la vie mot à mot en déchiffrant les êtres. (18 sept. 1942, p.722)

- Je vis, je jouis de la vie, je l'assume si complétement que je la consume jusqu'au bout, il ne reste plus rien. Et peut-être faut-il pour pouvoir créer disposer d'un reste, d'un résidu non consumé qui fasse naître une tension, stimulant indispensable à toute oeuvre de création. (20 sept. 1942, p.723)

- L'amour, on ne peut pas se le faire apporter par quelqu'un, il faut l'avoir en soi. (20 sept.1942, p.725)

- Mon coeur est une écluse où se pressent des flots de souffrance toujours renouvelés. (20 sept.1942, p.726)

- Partout où s'étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est " chez soi ", lorsqu'on porte tout en soi. (20 sept.1942, p.726)

- Je me suis souvent sentie - et je me sens encore - comme un navire qui vient d'embarquer une précieuse cargaison ; on largue les amarres et le navire prend la mer, libre de toute entrave ; il relâche dans tous les pays et prend partout à son bord ce qu'il y a de plus précieux. (20 sept.1942, p.726)

- " Après la guerre, à côté d'un flot d'humanisme, un flot de haine déferlera sur le monde. " En entendant ces mots, j'en ai encore une fois la certitude : je partirai en guerre contre cette haine. " (20 sept.1942, p.728)

- Il faut d'abord apprendre à se pardonner ses défauts si l'on veut pardonner aux autres. C'est peut-être l'un des apprentissages les plus difficiles pour un être humain (...) La condition première en est de pouvoir accepter, et accepter généreusement, le fait même de commettre des fautes et des erreurs. (22 sept.1942, p.728)

- Si l'on comprenait bien cette époque, c'est cela qu'elle pourrait nous apprendre : à vivre comme un lys des champs. (Mt 6,28)(22 sept.1942, p.729)

- Ayant appris à lire en moi-même, je me suis aperçue que je pouvais aussi lire dans les autres. (22 sept.1942, p.729)

- J'observe les êtres comme on passe en revue des plantations et je constate jusqu'où lève en eux l'herbe de l'humanité. (22 sept. 1942, p.730)

- Nous avons tant à changer en nous-mêmes que nous ne devrions même pas nous préoccuper de haïr ceux que nous appelons nos ennemis. (23 sept.1942, p.732)

- Je ne vois pas d'autre issue : que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu'il croit devoir anéantir chez les autres. (23 sept.1942, p.733)

- Cet hiver, nous l'endurons en même temps que toute une partie de l'humanité, en même temps que nos ennemis ; pourvu que nous nous sentions imbriqués dans un grand tout et que nous nous sachions les combattants d'un des multipes fronts disséminés à la surface de la terre. (24 sept.1942, p.733)

- Après la guerre, je veux parcourir les différents pays de ton monde, mon Dieu, je sens en moi ce besoin de franchir toutes les frontières et de découvrir le fond commun à toutes les créatures, si différentes entre elles, et toujours si occupées à se combattre. Et c'est de ce fond commun que je voudrais parler, d'une petite voix douce, mais inlassable et persuasive. Donne m'en les mots et la force. (24 sept.1942, p.735)

- Je suis toute la journée en grande conversation avec Dieu comme si c'était la chose la plus naturelle du monde. (24 sept.1942, p.737)

- Assise à ce bureau, dans la nuit qui s'avance, je sens en moi la force contraignante et directrice d'une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde, sorte de voix silencieuse qui me dicte ce que je dois faire (...) Mon vrai travail ne fait que commencer. Jusqu'ici, au fond, je m'amusais. (25 sept.1942, p.738)

- Je te remercie, mon Dieu, de m'avoir fait rencontrer aussi complètement l'une de tes créatures et dans ma chair et dans mon âme. (26 sept.1942, p.738)

- Comment peut-on brûler d'un tel feu, jeter autant d'étincelles ? Tous les mots, toutes les phrases jamais utilisées par moi dans le passé me semblent en ce moment grisâtres, pâles et ternes, comparés à cette intense joie de vivre, à cet amour et à cette force qui jaillissent de moi comme des flammes. (27 sept.1942, p.738)

- On peut se retirer dans une prière comme dans une cellule monacale et ainsi l'on peut continuer, riche de forces renouvelées et d'une paix reconquise. (28 sept.1942, p.740)

- Quand, au terme d'une évolution longue et pénible, poursuivie de jour en jour, on est parvenue à rejoindre en soi-même ces sources originelles que je choisis d'appeler Dieu, et que l'on s'efforce désormais de laisser libre de tout obstacle ce chemin qui mène à Dieu - et cela, on l'obtient par un travail intérieur sur soi-même - alors on se régénère constamment à cette source et l'on n'a plus à redouter de dépenser trop de forces. (28 sept.1942, p.740)

- Notre unique obligation morale, c'est de défricher en nous-mêmes de vastes clairières de paix et de les étendre de proche en proche, jusqu'à ce que cette paix irradie vers les autres. Et plus il y a de paix dans les êtres, plus il y en aura aussi dans ce monde en ébullition. (29 sept. 1942, p.741)

-Ne pourrait-on apprendre aux gens qu'il est possible de " travailler " à sa vie intérieure, à la reconquête de la paix en soi ? À continuer à avoir une vie intérieure productive et confiante - en passant par-dessus la tête des angoisses et des rumeurs qui vous assaillent ? (29 sept.1942, p.741)

- Rester fidèle, au sens le plus universel du mot. Fidèle à soi-même, fidèle à Dieu, fidèle à ce que l'on considère comme ses meilleurs moments. Et, là où l'on est, être présent à cent pour cent. Mon " faire " consistera à " être " là. (30 sept.1942, p.742)

- Porter des fleurs et des fruits sur chaque arpent où l'on a été planté, ne serait-ce pas notre finalité ? (2 oct.1942, p.746)

- Le grand obstacle c'est toujours la représentation et non la réalité. La réalité, on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s'y attachent - on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c'est en la portant que l'on accroît son endurance. Mais la représentation de la souffrance (qui n'est pas la vraie souffrance, car celle-ci est féconde et peut vous rendre la vie précieuse), il faut la briser. (20 sept.1942, p.743)

- Ne faut-il pas vivre sa vie de façon à la porter en soi comme un tout bien clos et complet, de sorte qu'elle soit toujours achevée, à chaque instant totalement achevée ? (2 oct.1942, p.748)

- Il ne faut pas vouloir les choses, il faut les laisser s'accomplir en moi. (3 oct.1942, p.750)

- Je me sens assez forte pour partir ; je ne pense plus en termes de projets ou de risques, advienne que pourra et tout sera bien. (3 oct.1942, p.751)

- Chaque être m'est une histoire que me conte la Vie. Et mes yeux émerveillés ne cessent de lire son grand livre. (4 oct.1942, p.753)

- J'ose regarder chaque souffrance au fond des yeux, la souffrance ne me fait pas peur. (8 oct.1942, p.754)

- Les plus larges fleuves s'engouffrent en moi, les plus hautes montagnes se dressent en moi. Derrière les brousailles entremêlées de mes angoisses et de mes désarrois s'étendent les vastes plaines, le plat pays de ma paix et de mon abandon. Il y a toutes sortes de paysages en moi. J'ai tout l'espace voulu. En moi est la terre et en moi le ciel. Et que l'enfer soit une invention des hommes m'apparaît avec une évidence totale. (9 oct.1942, p.755)

- Quelle étrange histoire, tout de même, que la mienne celle de la fille qui ne savait pas s'agenouiller... C'est mon geste le plus intime, plus intime encore que ceux que j'ai dans l'union avec un homme. (10 oct.1942, p.757)

- J'ose regarder chaque souffrance au fond des yeux, la souffrance ne me fait pas peur. (12 octobre 1942, p.759)

- Depuis hier soir, du fond de mon lit, j'assimile d'ores et déjà un peu de la souffrance infinie qui, disséminée dans le monde entier, doit être assumée. (13 oct.4942,p.760)

- On voudrait être un baume versé sur tant de plaies. (13 oct.1942, p.761)

- Il faut savoir accepter ses moments de pause. (13 oct.1942, p.761)

- Cette époque, que nous vivons en ce moment, je suis capable de la porter tout entière sur mes deux épaules sans céder sous son poids, et je suis capable aussi de pardonner à Dieu que les choses soient ce qu'apparemment elles doivent être. Dire que l'on peut avoir assez d'amour pour pardonner à Dieu !! (Lettre à Julius Spier de juillet 1942, p.785)

- Il fait bon vivre partout, même derrière les barbelés et dans des baraques ouvertes à tous les vents, pourvu que l'on vive avec assez d'amour pour les gens et pour la vie elle-même. (Lettre de Westerbork, le 24 août 1942, p.788)

- Nous autres humains, nous ignorons tout simplement les tenants et les aboutissants. (lettre du 9 oct.1942, p.801)

- Je me dis souvent que la seule chose qu'on puisse faire, c'est de laisser s'écouler de toutes parts le peu de bonté que l'on a en soi. Tout le reste ne vient qu'en second lieu. (lettre du 15 nov.1942, p.806)

- On se dit certains jours qu'il serait plus simple de partir soi-même une fois pour toutes "en convoi", plutôt que de devoir être témoin, semaine après semaine, des angoisses et du désespoir des milliers et des milliers d'hommes, de femmes, d'enfants, d'infirmes, de débiles mentaux, de nourrissons, de malades et de vieillards qui glissent entre nos mains secourables en un cortège presque ininterrompu. (Lettre de fin déc.1942, p.819)

- La révolte, qui attend pour naître le moment où le malheur vous atteint personnellement, n'a rien d'authentique et ne portera jamais de fruit. Et l'absence de haine n'implique pas nécessairement l'absence d'une élémentaire indignation morale. (lettre de fin déc.1942, p.829)

1943

- Les quelques grandes choses qui comptent dans la vie, on doit garder les yeux fixés sur elles, on peut laisser tomber sans crainte tout le reste. Et ces quelques grandes choses on les retrouve partout, il faut apprendre à les redécouvrir sans cesse en soi pour s'en régénérer. (Lettre après le 26 juin 1943, p.854)

- Malgré tout, on en revient toujours à la même constatation : par essence la vie est bonne, et si elle prend parfois de si mauvais chemins, ce n'est pas la faute de Dieu, mais la nôtre. Cela reste mon dernier mot, même maintenant, même si l'on m'envoie en Pologne avec toute ma famille. (Lettre après le 26 juin 1943, p.854)

Etty sera déportée avec sa famille à Auschwitz quelques semaines après avoir écrit cela.


- Etty cite " le petit traité de Korff : Et pourtant Dieu est amour. " (Lettre à Han Wegerif du 29 juin 1943, p.857)

- Si nous survivons, nous serons rétrospectivement reconnaissants de ce qu'il nous ait été donné de nous tenir, nous aussi, sur l'un des fronts de l'Europe, pour pouvoir prendre sur nous, en la partageant avec les autres, un peu de la grande souffrance. (Lettre du 1er juillet 1943, p.860)

- Oui, la détresse est grande, et pourtant il m'arrive souvent, le soir, quand le jour écoulé a sombré derrière moi dans les profondeurs, de longer d'un pas souple les barbelés, et toujours je sens monter de mon coeur - je n'y puis rien, c'est ainsi, cela vient d'une force élémentaire - la même incantation : la vie est une chose merveilleuse et grande, après la guerre nous aurons à construire un monde entièrement nouveau et, à chaque nouvelle exaction, à chaque nouvelle atrocité, nous devrons opposer un petit supplément d'amour et de bonté à conquérir sur nous-mêmes. (Lettre du 3 juillet 1943, p.864)

- Nous avons le droit de souffrir mais non de succomber à la souffrance. Et si nous survivons à cette époque, indemnes de corps et d'âme, d'âme surtout, sans amertume, sans haine, nous aurons aussi notre mot à dire après la guerre... J'aimerais bien avoir un tout petit mot à dire. (Lettre du 3 juillet 1943, p.864)

- Il y a dans la nature des lois miséricordieuses, à condition que nous ne perdions pas le sens de leur rythme. Je ne cesse de l'observer sur moi-même : quand on est parvenu aux limites extrêmes du désespoir et que l'on se croit incapable de continuer, le fléau de la balance rebondit dans l'autre sens et l'on se sent de nouveau capable de rire et de prendre la vie comme elle vient. (Lettre du 9 juillet 1943, p.872)

- Les gens ne veulent pas l'admettre : un moment vient où l'on ne peut plus agir, il faut se contenter d'être et d'accepter (...) Mais on ne peut le faire que pour soi, jamais pour les autres. (Lettre du 10 juillet 1943, p.881)

- Je ne peux rien faire, je ne peux qu'assumer et souffrir. C'est toute ma force, et c'est une grande force. Mais pour moi, pas pour les autres. (Lettre du 10 juillet 1943, p.881)

- La seule façon de pouvoir vivre sa vie actuellement, c'est en puisant dans l'amour indifférencié pour la créature souffrante, à quelque nation, race, religion ou philosophie qu'elle appartienne. (Lettre de fin juillet 1943, p.882)

- Un ami inoubliable - dont la fin paisible me remplit chaque jour encore de gratitude - m'a appris à temps cette grande leçon de Matthieu 6, 34 : " Ne vous inquiétez pas de demain : demain s'inquiétera de lui. À chaque jour suffit sa peine. " C'est la seule attitude qui vous permette d'affronter la vie ici. (Lettre du 31 juillet 1943, p.884)

- Ils ne voient pas encore, mon Dieu, que tout ici est sable mouvant, à part Toi. (Lettre du 7 août 1943, p.888)

- Je ne cesse de faire cette expérience intérieure : il n'existe aucun lien de causalité entre le comportement des gens et l'amour que l'on éprouve pour eux. Cet amour du prochain est comme une prière élémentaire qui vous aide à vivre. La personne même de ce prochain ne fait pas grand chose à l'affaire. (Lettre du 7 août 1943, p.890)

- Quand on n'a pas en soi une force énorme, pour qui le monde extérieur n'est qu'une série d'incidents pittoresques incapables de rivaliser avec la grande splendeur (je ne trouve pas d'autre mot) qui peut être notre inépuisable trésor intérieur - alors on a tout lieu de sombrer, ici, dans le désespoir. (Lettre du 11 août 1943, p.892)

- La plupart des gens ici se sentent plus pauvres qu'ils ne devraient parce qu'ils portent dans la colonne des pertes la douleur de l'absence de leur famille et de leurs amis, alors qu'on devrait au contraire compter parmi les biens les plus précieux la faculté d'un coeur à éprouver si fortement amour et nostalgie. (Lettre du 11 août 1943, p.893)

- Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s'équilibrent partout et toujours (...) Tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais. (Lettre du 11 août 1943, p.894)

- Ma vie s'est muée en un dialogue ininterrompu avec toi, mon Dieu, un long dialogue. Quand je me tiens dans un coin du camp, les pieds plantés dans la terre, les yeux levés vers ton ciel, j'ai parfois le visage inondé de larmes - unique exutoire de mon émotion intérieure et de ma gratitude. Le soir aussi, lorsque couchée dans mon lit je me recueille en toi, mon Dieu, des larmes de gratitude m'inondent parfois le visage et c'est cela, ma prière à moi. (Lettre du 18 août 1943, p.897)

- Tout progresse selon un rythme profond propre à chacun de nous et l'on devrait apprendre à écouter et à respecter ce rythme. (Lettre du 18 août 1943, p.897)

- Le premier mot qui me vient à l'esprit, toujours le même, c'est : Dieu, il contient tout et rend tout le reste inutile. (Lettre du 18 août 1943, p.898)
- On ne doit pas se noyer dans le chagrin et l'inquiétude que l'on éprouve pour sa famille, au point de ne plus être capable d'attention ni d'amour pour son prochain. (Lettre écrite après le 18 août 1943, p.899)

- Je crois que la beauté du monde est partout, même là où les manuels de géographie nous décrivent la terre comme aride, infertile et sans accidents. (Lettre écrite après le 18 août 1943, p.899)

- Quand je dis : cette nuit j'ai été en enfer, je me demande ce que ce mot exprime pour vous. Je me le suis dit à moi-même au-milieu de la nuit, à haute voix, sur le ton d'une constatation objective : " Voilà, c'est donc cela l'enfer. " (Lettre du 24 août 1943, p.906)

- On est devenu un être marqué par la souffrance, pour la vie. Et pourtant cette vie, dans sa profondeur insaisissable, est étonnament bonne, Maria, j'y reviens toujours. Pour peu que nous fassions en sorte, malgré tout, que Dieu soit chez nous en de bonnes mains. (Lettre du 2 sept.1943, p.921)

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