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ETTY HILLESUM

Propos fulgurants d'Etty Hillesum

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BIOGRAPHIE D'ETTY HILLESUM

Esther Hillesum naît le 15 janvier 1914 à Middelburg en Zélande, province des Pays-Bas. Son père, un érudit, professeur de langues anciennes, et sa mère, une émigrée russe ayant fuit les pogroms de son pays, sont juifs, mais de caractères très dissemblables. Elle hérite la curiosité intellectuelle de son père (Levie) et le caractère passionné de sa mère (Rebecca). Après elle naissent ses frères Jacob (Jaap) et Michael (Misha), tous deux très doués. La famille se déplace au gré des nominations du père. Celui-ci, après avoir enseigné dans plusieurs villes, s'installe en 1924 à Deventer comme directeur adjoint, puis directeur du lycée municipal. Etty y vit avec ses frères une jeunesse enthousiaste et insouciante. Son frère Misha devient un pianiste virtuose mais psychologiquement fragile, et Jaap médecin. Au plan religieux, la famille est coupée de ses racines et sans grandes convictions. Seul lien concret avec le judaïsme : un grand-père rabbin dans les provinces du Nord. Culturellement pourtant, des liens subsistent : Etty apprend l'hébreu et fait partie, un moment, des jeunesses sionistes.

En 1932, Elle quitte le lycée de son père à Deventer pour faire des études de droit à la Faculté d'Amsterdam où elle obtient, en juin 1935, une licence de droit. Elle étudie simultanément l'allemand, le français et surtout le russe dont elle donnera des leçons, comme sa mère.

En 1937, elle emménage chez Han Wegerif, comptable, veuf, père de quatre enfants, et propriétaire d'une maison où vivent aussi quelques autres personnes. Elle s'occupe de son ménage et devient sa maîtresse. Continuant ses études de droit, elle fréquente alors les milieux étudiants de gauche et obtient, en juillet 1939, une maîtrise en droit public.

Au début de la première guerre mondiale - les armées allemandes ont envahi les Pays-Bas en mai 1940 - elle s'intéresse à la psychologie, ce qui l'amène à rencontrer, en février 1941, un ancien élève de Jung : Julius Spier. Celui-ci, psychologue, chirologue, émigré de Berlin depuis deux ans, est juif comme elle. Il devient très vite son ami, son amant et son maître à penser, ou comme elle dira plus tard : "l'accoucheur de son âme".

Le 9 mars 1941, sous son influence et sa direction, elle entame une longue démarche introspective en écrivant la première page de son journal. Elle a vingt-sept ans.

Ses premières confidences concernent sa vie sexuelle, apparemment libre, épanouie, et pourtant au fond inhibée : "L'amour avec moi peut sembler parfait, pourtant ce n'est qu'un jeu éludant l'essentiel et tout au fond de moi quelque chose reste emprisonné." Viennent ensuite ses désirs d'écriture, cette conviction qu'elle a d'être un écrivain dans l'âme, et cette aspiration à mûrir, à "se sentir enfin adulte et capable d'assister à son tour d'autres créatures de cette terre... c'est cela qui importe finalement." Cette aspiration sera comblée à Westerbork. En attendant, Etty s'analyse, essaie de se comprendre et de mettre un peu d'ordre dans ses pensées. Elle cherche en particulier à élucider cette haine des Allemands qu'elle ressent et se reproche.

Concernant l'intensité et le désordre de ses désirs, elle relève à moment donné une évolution. Au lieu d'un désir possessif, douloureux, insatisfait : "J'aurais voulu manger les fleurs, me gaver de beauté" , elle dit éprouver soudain devant la beauté une jouissance aussi intense, mais détachée. "Cette rage de possession vient de me quitter... et désormais libre, tout m'appartient." En même temps viennent ses premières déclarations d'amour à la vie, telle qu'elle est, et passe : " Aujourd'hui, je vis pleinement, la vie vaut d'être vécue et si j'apprenais que je dois mourir demain, je dirais : dommage, mais je ne regrette rien."   Toutefois, ces moments de plénitude alternent avec d'autres plus agités, dépressifs, dont la cause n'est pas qu'interne. Autour d'elle, l'étau nazi se resserre, et la déportation, la mort, entrent dans son quotidien sous diverses formes. C'est ainsi qu'elle évoque les maîtres qu'elle a connus et qui ont disparu dans la tourmente. Bonger en particulier avec qui elle a affectueusement conversé quelques heures avant son suicide. Elle énumère : "Arrestations, terreur, camp de concentration, des pères, des soeurs, des frères arrachés arbitrairement à leurs proches... Tout semble si menaçant, si funeste." Et puis il y a les mille petites vexations que les Juifs subissent au quotidien.

Confrontée à l'épreuve nazie, Etty découvre ce qu'elle appelle Dieu : non pas une croyance oubliée, un concept théologique, mais une réalité intérieure qui la porte et dont elle se distingue à peine : "La couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille, je l'appelle Dieu." Dans cette couche, elle s'enracine, avec ce Dieu elle converse, l'expérimentant comme source et le prenant pour confident. "La fille qui ne savait pas s'agenouiller a fini par l'apprendre, sur le rude tapis de sisal d'une salle de bain."

Elle n'en continue pas moins à vivre des rapports humains intenses dans le prolongement de ses anciennes liaisons : "vie quasi conjugale" avec Han Wegerif, relation d'amante et de disciple avec Julius Spier. Elle se demande pourtant si elle pourrait vivre avec un mari : "Je ne pourrais pas rester fidèle à un seul homme. Non pas tant à cause d'autres hommes, que parce que je me compose moi-même d'une multiplicité d'êtres humains... Un seul homme, un seul amour, ce ne sera jamais ma voie." Par delà ses besoins sexuels - "J'ai un fort tempérament érotique, un grand besoin de caresses et de tendresse" - elle se découvre "un amour et une pitié très profonds pour les êtres, pour l'humanité en général" , et ces deux aspirations l'éloignent d'un exclusivisme de type conjugal.

Ce que ressent Etty au fond, c'est le sentiment d'une fidélité multiple: "A deux heures promenade avec S... je lui suis fidèle au fond de moi. Comme je suis fidèle à Han. Je suis fidèle à tout le monde... Je marche aux côtés d'un homme ; il y a douze heures j'étais dans les bras d'un autre. Est-ce être décadente ? Pour moi, c'est normal. Peut-être parce que l'amour physique n'est pas, ou n'est plus l'essentiel." De fait, sa relation à ces hommes s'approfondit, et son amour pour eux devient moins physique et fantasmatique, plus réaliste. Elle mûrit à l'intérieur de ses passions et non à côté ou en dépit d'elles.

Mais d'autres aspirations couvent aussi dans son coeur : celle d'écrire, déjà évoquée, et sur laquelle elle revient souvent : "Je voudrais parfois me réfugier avec tout ce qui vit en moi dans quelques mots, trouver pour tout un gîte dans quelques mots." "Un jour je serai écrivain. Les longues nuits que je passerai à écrire seront mes plus belles nuits." Un désir fort de liberté aussi : "Processus lent et douloureux que cette naissance à une véritable indépendance intérieure... Les autres sont aussi incertains, aussi faibles, aussi démunis que moi... Je suis confiée à ma seule garde, et devrai me suffire à moi-même."

A contrario, elle note l'absence de certains désirs, celui d'enfant par exemple : "L'instinct maternel, je crois, me fait entièrement défaut". En fait, plusieurs choses jouent dans cette carence. La persécution nazie d'abord. Au vu des malheurs qui l'entourent, Etty écrit : "Je considère la vie comme un long chemin de croix et me sens incapable de prendre la responsabilité d'accroître l'humanité d'une malheureuse créature de plus." Par ailleurs, il y a l'hérédité chargée de sa famille qui se concrétise pour elle dans les problèmes psychologiques de son frère : "Lorsqu'il a fallu emmener de force un Misha en pleine crise, je me suis juré de ne jamais laisser sortir de mes entrailles un être aussi malheureux." Propos qu'elle met à exécution en se faisant avorter le 8 décembre 1941.

 Pourtant, Etty n'en veut pas à la vie, loin de là. Aussitôt après avoir exclu la possibilité d'enfant, elle note dans son journal : "Je me sens imbriquée dans la vie qui est grande, bonne, passionnante, éternelle, et à s'accorder tant d'importance à soi-même, à s'agiter et à se débattre, on passe à côté de ce grand, de ce puissant et éternel courant qu'est la vie." Le sentiment qu'elle éprouve alors est une immense gratitude ; gratitude qui embrasse tous ceux que la vie a mis sur son chemin : ses amis, ses amants, mais aussi ses maîtres à penser et à vivre : Rilke, Jung, St Augustin, Dostoïevski, Michel-Ange, Léonard de Vinci et les évangélistes.

En ce point de son journal, un tournant se dessine où ses petits problèmes personnels s'estompent pour laisser place à une réflexion plus globale, plus grave, sur la situation qu'elle vit et les souffrances de tous ordres qui s'appesantissent sur elle et sur ses proches. Etty se trouve alors le dos au mur, privée des petites évasions et divertissements qui émaillaient jusque là sa vie. "Combien de fois n'ai-je pas demandé dans mes prières, il y a moins d'un an encore : "Seigneur, rends-moi un peu plus simple". Si cette année m'a apporté quelque chose, c'est bien cette plus grande simplicité intérieure." Elle se découvre alors un nouveau pouvoir : celui d'aider l'étranger en difficulté. "Ce soir, nous aurons la visite d'une jeune fille à problèmes, une catholique. Qu'un Juif aide un non-Juif à résoudre ses problèmes, de nos jours, cela vous donne un singulier sentiment de force." C'est le début pour elle d'un chemin de compassion qui va la transformer. Elle sent une force, une patience grandir en elle et se sent prête à les partager.

Le 29 juin 1942, elle relève dans son journal ce qu'elle vient d'apprendre par la radio britannique, à savoir que 700.000 Juifs ont déjà été exterminés par les nazis. Une double conviction la saisit alors et ne la quittera plus : "On veut notre extermination complète : cette certitude nouvelle, je l'accepte... mais une certitude acquise ne doit pas être rongée ou affaiblie par une autre. Je travaille et je vis avec la même conviction et je trouve la vie pleine de sens, oui, pleine de sens malgré tout, même si j'ose à peine le dire en société."

Etty fait désormais une place à la mort, elle la regarde en face, en intègre la probabilité, en imagine le scénario, et trouve dans cette acceptation un élargissement à sa vie. Elle note : "De grands changements semblent s'opérer en moi et je ne crois pas qu'il s'agisse simplement d'états d'âme." Une gravité s'installe alors chez elle, et aussi une innocence. Son amour pour Spier se purifie, non d'une culpabilité qu'elle a toujours ignorée, mais d'une certaine arrogance charnelle : "Nous avons derrière nous une vie passionnée et débridée, nous avons visité toutes sortes de lits, mais à chacune de nos rencontres nous retrouvons la timidité de la première fois."..."Entre nos yeux, nos mains, nos bouches passe désormais un courant ininterrompu de douceur et de tendresse où le désir le plus ténu semble s'éteindre. Il ne s'agit plus désormais que d'offrir à l'autre toute la bonté qui est en nous." Toutefois, Etty a conscience que sa relation à Spier doit faire l'objet d'un détachement. Ce n'est qu'à ce prix dit-elle que mon amour pour lui deviendra "un réservoir de force et d'amour à donner à tous ceux qui en ont besoin".

 Ce détachement lui est bientôt proposé de façon radicale : Julius Spier tombe malade et meurt d'un cancer du poumon en septembre 1942. Etty l'accompagne dans ses derniers instants, lui rend un hommage vibrant, et tire leçon de cette mort qui la touche au coeur : "Je continuerai à vivre avec cette part du mort qui a vie éternelle et je ramènerai à la vie ce qui, chez les vivants, est déjà mort : ainsi n'y aura-t-il plus que la vie, une grande vie universelle, mon Dieu." Ainsi, jusque dans sa mort, Spier fut l'artisan de la conversion d'Etty à l'amour universel.

Peu de temps auparavant, en juillet 1942, elle avait obtenu un emploi auprès du Conseil juif s'occupant à Amsterdam des problèmes de la communauté juive. Elle entre là dans l'antichambre de l'enfer : un lieu où se règlent les problèmes de déportation des Juifs dont elle se retrouve tout à coup solidaire. Réalisant l'impossibilité pour la majorité des Juifs prolétaires d'entrer dans la clandestinité, elle s'y refuse aussi, comme elle refuse son statut de juive privilégiée au Conseil juif et le rôle qu'on veut lui faire jouer. "La collaboration apportée par une petite partie des Juifs à la déportation de tous les autres est évidemment un acte irréparable. L'Histoire aura à juger." Le mois suivant, elle demande et reçoit son affectation pour Westerbork : camp de transit et de rassemblement réservé aux Juifs. Elle voit dans ce transfert l'occasion d'assumer pleinement "le destin de masse" qui lui tombe dessus. Surtout, elle se croit plus utile là-bas.

À Westerbork, Etty est affectée à l'enregistrement des arrivants et joue un rôle d'assistante sociale, de psychologue et de conseiller spirituel. Les rescapés de cette période témoignent de sa "personnalité lumineuse" et de son grand dévouement. "On voudrait être un baume versé sur tant de plaies." Elle se dépense sans compter et encaisse au quotidien le grand stress du camp : la déportation d'une partie de sa population chaque fin de semaine. Elle finit par en tomber malade mais, vu son statut, peut revenir se soigner à Amsterdam. Sous une telle pression, Etty reste pourtant habitée par son désir d'écriture : "Je voudrais pouvoir venir à bout de tout par le langage, pouvoir décrire ces deux mois passés derrière les barbelés, les plus intenses et les plus riches de mon existence, et qui m'ont apporté la confirmation éclatante des valeurs les plus graves, les plus élevées de ma vie. J'ai appris à aimer Westerbork et j'en ai la nostalgie."   Évoquant ses nuits d'insomnie et de réflexion dans son baraquement, elle écrit : "Puissé-je être le coeur pensant de cette baraque."

Le 5 juin 1943, alors que des amis lui proposent de l'aider à se cacher, elle choisit de retourner à Westerbork et d'y rester pour continuer son travail. Elle a alors l'occasion d'y aider aussi ses parents et son frère Misha, victimes de la grande rafle des 20-21 juin. Le mois suivant, elle y perd sa liberté de circulation. Coincée dans ce ghetto, elle s'engage alors dans ce qu'elle perçoit comme une vocation et une mission : "Je sens en moi la force contraignante et directrice d'une gravité toujours plus présente, toujours plus profonde... mon vrai travail ne fait que commencer. Jusqu'ici, au fond, je m'amusais." Ce jugement ne concerne pourtant pas les passions humaines qu'elle a vécues, notamment celle avec Julius Spier, car elle ajoute : "Je te remercie, mon Dieu, de m'avoir fait rencontrer aussi complètement l'une de tes créatures et dans ma chair, et dans mon âme."   Mais ceci est le passé. Désormais, Etty s'adonne, dans un contexte délirant de précarité et de détresse, à l'exercice quotidien d'un amour universel.

Misha ayant exigé que ses parents bénéficient de la protection de "Juif culturel" à laquelle lui seul pouvait prétendre, la seule possibilité de desserrer l'étau nazi s'évanouit. Une lettre maladroite de Mme Hillesum à H.A.Rauter, commandant de la police et des SS aux Pays-Bas, finit d'exaspérer celui-ci et provoque la déportation de toute la famille Hillesum. Le 7 septembre 1943, ils partent tous pour Auschwitz avec 986 autres Juifs (1). Selon la Croix-Rouge, Etty y serait morte le 30 novembre 1943.

Ce qui survit d'elle est un journal couvrant les trois dernières années de sa vie. Il s'agit de huit cahiers transmis par les proches d'Etty au Dr Smelik. Etty ayant désiré leur publication, celui-ci chercha longtemps un éditeur. En vain. Jusqu'à ce qu'un texte jauni tombe entre les mains de J.G. Gaarlandt, directeur des Editions de Haan. En 1981, celui-ci publia partiellement les cinq premiers cahiers, et presque intégralement les trois derniers sous le titre : Une vie bouleversée . " Le texte en fut presque aussitôt traduit en français et en anglais.

Le journal d'Etty nous la découvre au présent et cette présence d'Etty en son écriture nous touche infiniment plus qu'une biographie, écrite au passé, en général par quelqu'un d'autre. Ce qui reste, c'est aussi quelques lettres - publiées en 1982 - brossant un tableau bouleversant de Westerbork, "foyer de souffrance juive" pris dans la boue et les barbelés, dans lequel le regard d'Etty nous donne à voir des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards auxquels il ne reste rien que "la mince chemise de leur humanité". La fin de son journal tenu à Westerbork a malheureusement péri avec elle à Auschwitz.
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  En 1986, une édition néerlandaise, puis, en   2008, une édition française, ont présenté l'ensemble des écrits d'Etty. Ce que ces textes révèlent, outre un talent littéraire certain, c'est l'évolution rapide et bouleversante d'une jeune femme passant d'une existence anecdotique et chaotique à une vie intense et profonde. Etty n'a pas vécu longtemps, et la part la plus riche de sa vie a été très courte. Pourtant, la profondeur atteinte est aussi vibrante et éclairante que celle qui, chez d'autres, a pris le temps de mûrir.

Ce texte est extrait de l'ouvrage d'Alain Delaye : Sagesses concordantes  (t.1) paru aux éditions Accarias l'Originel.

93 convois sont partis de Westerbork vers les camps de l'Est (et 2 de Vught). 105.000 Juifs furent ainsi déportés des Pays-Bas, sur les 140.000 qui y vivaient avant la guerre. Les destinations furent principalement Auschwitz (60.000) et Sobibor (34.300), mais aussi Mauthausen, Theresienstadt et Bergen-Belsen - près de 100.000 Juifs en tout y périrent.



COMME LA VIE EST BELLE !

S'il est un état d'âme qu'Etty a connu, dans lequel elle a plongé, c'est bien le désespoir, et ce sentiment n'est pas chez elle le fruit d'un tempérament dépressif. Etty a eu des raisons, toutes les raisons de désespérer, de l'avenir, de la vie. Il suffit de lire ses descriptions du camp de Westerbork ou certaines pages de son journal sur les agissements des nazis en Hollande, pour en avoir l'évidence. Ce désespoir, elle l'exprime dans quelques textes : "Hier, en rentrant chez moi à bicyclette, pleine d'une indicible tristesse, accablée sous une chape de plomb, j'ai entendu les avions passer au-dessus de ma tête, et l'idée subite qu'une bombe pouvait mettre fin à mes jours m'a emplie d'un sentiment de libération. Il m'arrive souvent, ces derniers temps, de trouver plus facile de mourir que de vivre." (2) "J'ai atteint les limites, j'ai déjà tout vu, tout vécu, pourquoi vivre plus longtemps ? Je sais parfaitement à quoi m'en tenir, je n'irai pas plus loin désormais, les limites se rapprochent et au-delà, il n'y a plus que l'asile d'aliénés. Ou la mort." (3)

Ce désespoir, qu'elle observe avec lucidité, est pourtant, comme tout état émotionnel, sujet à fluctuation. "Oui, il y a dans la nature des lois très miséricordieuses, à condition du moins que nous ne perdions pas le sens de leur rythme. Je ne cesse de l'observer moi-même : quand on est parvenu aux limites extrêmes du désespoir et que l'on se croit incapable de continuer, le fléau de la balance rebondit dans l'autre sens et l'on se sent de nouveau capable de rire et de prendre la vie comme elle vient. Quand, pendant de longues périodes, on est en proie à l'accablement le plus long, on peut ensuite et sans transition s'élever au-dessus de toute cette misère terrestre, au point de se sentir léger et libéré comme jamais encore dans sa vie. Je vais de nouveau très bien, alors que, quelques jours durant, c'était assez désespéré. L'équilibre se rétablit toujours."(4)

Qu'on ne s'y trompe pas cependant, ce rétablissement, voire ce renforcement d'équilibre n'a rien d'automatique, et Etty note aussi que pour nombre de ses concitoyens, il ne s'opère pas. C'est alors le naufrage dans la déprime ou le suicide. "Quand on n'a pas en soi une force énorme, une force faisant voir le monde extérieur comme une série d'incidents pittoresques incapables de rivaliser avec la grande splendeur - je ne trouve pas d'autre mot - qui est notre inépuisable trésor intérieur - alors on a tout lieu de sombrer, ici, dans le désespoir."(5)

Cette "splendeur", ce "trésor" dont elle parle, est donc pour elle la source d'une force capable de faire contrepoids au désespoir le plus profond. Mais cette énergie n'est pas, comme on pourrait s'y attendre, un nouvel espoir. Ce n'est pas dans une attente renouvelée de ce que la vie peut lui apporter de bon, pas dans une nouvelle espérance de bonheur à venir qu'Etty rebondit, mais dans un sentiment jubilatoire de l'existence telle qu'elle est, présentement, dans une joie de vivre paradoxale, excédant toute raison. "La vie s'est faite plus rude et plus menaçante, elle est aussi plus riche dans la mesure où l'on a renoncé à ses exigences et où l'on accueille avec gratitude et comme un don du ciel, tout ce qui reste de bon."(6) Au verso du malheur accepté, il y a la grâce du ciel ; derrière la persécution du juste, la béatitude du Royaume (7) ; "de l'autre côté du désespoir" (8) , il y a la joie.

Citant une phrase écrite à propos de Paula Modersohn Becker, une artiste peintre allemande en qui elle se reconnaît, Etty note : "Elle avait dans le sang cette grande absence d'exigences face à la vie, qui n'existe qu'en apparence et n'est en réalité rien d'autre que l'expression authentiquement mûrie d'exigences supérieures : le mépris de toute valeur extérieure, qui naît de la sensation inconsciente de sa propre plénitude, et d'une félicité intérieure mystérieuse, impossible à élucider totalement."(9) Ce "mépris de toute valeur extérieure", cette "absence d'exigences face à la vie", se traduit chez Etty par une absence d'attente. "Je crois qu'on doit se départir de tout espoir fondé sur le monde extérieur."(10)"Je ne pense pas en termes de projets ou de risques, advienne que pourra, et tout sera bien."(11)

Même si elle évoque parfois l'après-guerre et la fin de ses tourments, Etty ne le fait jamais en termes d'espoir anxieux, mais sereinement. Quant à un avenir post-mortem, dans un au-delà où elle serait appelée à revivre, elle n'en parle jamais. Bref, ce n'est pas un imaginaire futur qui l'aide à porter ses épreuves mais la richesse du présent, ce n'est pas l'espoir mais la joie, et c'est, dit-elle, "une force énorme". Comme l'écrit Clément Rosset : "Tout ce qui ressemble à de l'espoir, à de l'attente, constitue une défaillance, une faiblesse, - un signe que l'exercice de la vie ne va plus de soi, se trouve en position attaquée et compromise. Un signe que le goût de vivre fait défaut et que la poursuite de la vie doit dorénavant s'appuyer sur une force substitutive : non plus sur le goût de vivre la vie que l'on vit, mais sur l'attrait d'une vie autre et améliorée que nul ne vivra jamais. L'homme de l'espoir est un homme à bout de ressources et d'arguments, un homme vidé, littéralement épuisé... À l'opposé, la joie constitue la force par excellence, ne serait-ce que dans la mesure où elle dispense précisément de l'espoir - la force majeure en comparaison de laquelle toute espérance apparaît comme dérisoire, substitutive, équivalent à un succédané et à un produit de remplacement."(12)

Ce que note aussi Clément Rosset, c'est le caractère injustifiable de cette joie. "L'homme véritablement joyeux se reconnaît paradoxalement à ceci qu'il est incapable de préciser de quoi il est joyeux."(13)"La joie apparaît ainsi comme indépendante de toute circonstance propre à la provoquer."(14) Et c'est bien ce qui caractérise la joie de vivre d'Etty : "Ce matin, il y avait un arc-en-ciel au-dessus du camp, et le soleil brillait dans les flaques de boue. Quand je suis entrée dans la baraque hospitalière, quelques femmes m'ont lancé : "Vous avez de bonnes nouvelles ? Vous avez l'air si radieuse !" J'ai inventé une petite histoire... Je ne pouvais tout de même pas leur servir mon arc-en-ciel, bien qu'il fût l'unique cause de ma joie."(15)

En fait, cet arc-en-ciel lui apparaît comme son unique motif de réjouissance parce qu'elle n'en peut préciser d'autre, mais ce n'est qu'un motif de surface, une circonstance occasionnelle. La cause profonde de sa joie est ailleurs, même si elle ne sait qu'en dire. "Perdue entre le trop et le trop peu à dire, l'approbation de la vie demeure à jamais indicible, toute tentative visant à l'exprimer se dissout nécessairement dans un balbutiement."(16)"L'accumulation d'amour en quoi consiste la joie est au fond étrangère à toutes les causes qui la provoquent."(17) Aucun objet ne saurait à lui seul rendre profondément joyeux. C'est donc qu'il y a à la joie une autre raison, une autre source. Etty l'évoque parfois sous divers noms : "la Vie", "la grande splendeur", le "trésor intérieur", "la source originelle", "ce qu'il y a de plus profond en moi et que par commodité j'appelle Dieu" ... mais sans se leurrer sur le pouvoir de signification de ces termes.(18)

 "Au moment où nous disons un oui inconditionnel à la vie, nous renouons avec notre adhésion originaire à la vie, avec notre mode d'être d'origine", écrit Lytta Basset.(19) Etty vit et exprime cela :   "Je vis intensément. J'use la vie jusqu'à la corde."(20)"C'est vrai, j'ai une vie intense, d'une intensité démoniaque et extatique me semble-t-il parfois, mais je renouvelle mes forces chaque jour à la source originelle, à la vie même."(21)"Démoniaque" est à prendre ici au sens où Socrate l'entendait ; "dyonisiaque" serait plus approprié, car le ton de ce texte nous renvoie à Nietszche (22), et c'est de béatitude autant que de joie qu'il y est question. "Il n'est de joie que totale... l'homme joyeux se réjouit certes de ceci ou de cela en particulier, mais aussi de tel autre ceci et de tel autre cela... et ainsi de suite à l'infini : il est joyeux de toutes les joies...La joie apparaît ainsi comme une approbation inconditionnelle de toute forme d'existence, présente, passée ou à venir."(23)

Reste le redoutable problème du malheur, et d'un malheur s'originant non dans quelque cause accidentelle, mais dans la violence et la haine humaine la plus profonde. La joie d'Etty ne serait-elle pas, face à cela, quelque échappatoire sentimentale, quelque déni de réalité, une forme d'amnésie tentant d'oublier ce que la vie a de trop cruel pour être vrai ?

Ce soupçon n'est pas justifié car, en fait, Etty n'oublie jamais le malheur environnant. Comment le pourrait-elle ? "Je suis pleine de bonheur et de gratitude, je trouve la vie si belle et si riche de sens. Mais oui, belle et riche de sens, au moment même où je me tiens au chevet de mon ami mort, mort beaucoup trop jeune - et où je me prépare à être déportée d'un jour à l'autre vers des régions inconnues." (24) Et son acceptation ne concerne pas seulement son destin personnel, elle embrasse aussi la collectivité dans laquelle elle vit. "À ce bureau, au milieu de mes écrivains, de mes poètes et de mes fleurs, j'ai tant aimé la vie. Et là-bas, au milieu des baraques peuplées de gens traqués et persécutés, j'ai trouvé la confirmation de mon amour de cette vie." (25)

La joie d'Etty ne s'élève pas sur l'oubli du malheur du monde. Elle n'est pas une fuite devant la face obscure de la vie, quelque exaltation propre à anesthésier ses douleurs. "Je trouve la vie belle, digne d'être vécue et riche de sens. En dépit de tout. Cela ne veut pas dire qu'on se maintienne toujours sur les sommets et dans de pieuses pensées. On peut être brisée de fatigue, d'avoir longtemps marché, d'avoir passé des heures à faire la queue, mais cela aussi c'est la vie - et quelque part en vous, il y a quelque chose qui ne vous quittera plus jamais." (26) Une "joie imprenable" dirait Lytta Basset.(27)

En fait, la joie d'Etty ne surgit pas "en dépit de tout", mais "à cause de tout" et du malheur même. "La vie est belle et pleine de sens dans son absurdité, pour peu que l'on sache y ménager une place pour tout et la porter tout entière en soi dans son unité ; alors la vie, d'une manière ou d'une autre, forme un ensemble parfait. Dès qu'on refuse ou veut éliminer certains éléments, dès que l'on suit son bon plaisir et son caprice pour admettre tel aspect de la vie et en rejeter tel autre, alors la vie devient en effet absurde : dès lors que l'ensemble est perdu, tout devient arbitraire."(28) Etty rejoint ici Nietszche qui écrivait : "Si vous éprouvez absolument la souffrance et le déplaisir en tant que mauvais, haïssables, dignes d'êtres supprimés, en tant que tare de l'existence...   combien peu de choses vous savez de la félicité de l'homme... car bonheur et malheur sont deux frères jumeaux qui grandissent ensemble ou demeurent petits ensemble."(29)

Et puis Etty va plus loin, plus profond que l'analyse de la détresse ordinaire ou extraordinaire. Elle qui voulait tant comprendre la vie, saisit qu'il y a place en elle pour plus que le malheur : pour le mal. Dans les Lettres de Westerbork, elle écrit : "On me dit parfois : "Oui tu vois toujours le bon côté des choses". Quelle platitude ! Tout est parfaitement bon. Et en même temps parfaitement mauvais. Les deux faces des choses s'équilibrent, partout et toujours. Je n'ai jamais eu l'impression de devoir me forcer à en voir le bon côté, tout est toujours parfaitement bon, tel quel. Toute situation, si déplorable soit-elle, est un absolu et réunit en soi le bon et le mauvais."(30) Personnalisant cette réflexion, elle écrit à propos de Spier : "Tout ce qu'on peut trouver de mauvais et de bon dans un homme, on le trouvait en toi. Tous les démons, toutes les passions, toute la bonté, toute la charité étaient en toi, grand déchiffreur et trouveur de Dieu."(31)

Ces textes révèlent un regard qui se situe "au-delà du bien et du mal" et en résout l'opposition dans une vision supérieure suggérée à travers les mots de "perfection", d'"absolu". Dans cette vision, qui rejoint celle de Prajnânpad (32), il n'y a plus de bien et de mal, il n'y a que "ce qui est", que la vie totale, le réel enfin relié, et "tout est parfaitement bon, tel quel." Certes, "la vie est difficile, mais ce n'est pas grave." (33) Car elle est extraordinairement belle. "Comment ferai-je pour décrire tout cela ? Pour faire sentir à d'autres comme la vie est belle, combien elle mérite d'être vécue et comme elle est juste - oui : juste." (34) Comment parler de "cette intense joie de vivre, de cet amour et de cette force qui jaillissent de moi comme des flammes." (35) "Je trouve la vie si belle et me sens si heureuse." (36) "Je suis une femme heureuse et je chante les louanges de cette vie, oui vous avez bien lu, en l'an de grâce 1942, la nième année de guerre." (37) Etty aurait pu alors faire sien cet adage médiéval :

"Je viens je ne sais d'où,
Je suis je ne sais qui,
Je meurs je ne sais quand,
Je vais je ne sais où,
Je m'étonne d'être aussi joyeuse." (38)

Dans l'évangile de Jean (39), Jésus, au moment d'affronter l'épreuve de sa mort parle à ses disciples de sa joie, de cette joie parfaite qui accompagne la grande preuve d'amour qu'il va leur témoigner : donner sa vie pour ses amis. Cette joie qu'il veut partager avec eux est imprenable : "Nul ne pourra vous la ravir". Ainsi est la joie d'Etty. Sentant qu'elle arrive au bout de son chemin, elle s'adresse ainsi à Dieu : "J'ai écrit un jour que je voulais lire ta vie jusqu'à la dernière page. C'est chose faite, je l'ai lue jusqu'au bout. Je me sens remplie d'une joie profonde : tout ce qui a été était certainement bon, sinon je n'aurais pas en moi cette force, cette joie, cette certitude." (40)

Etty a été une amante de la vie, de sa beauté inaltérable. C'est pourquoi elle nous invite non à espérer des lendemains qui chantent, mais à goûter l'intensité de notre vie présente. Elle a connu ce bien-être cosmique qui déborde toute satisfaction personnelle (41), cette plénitude qui se suffit et n'a besoin d'aucun espoir, d'aucun plus, car elle est tout. Béatitude serait le mot pour qualifier cela : une joie prise au fait de l'être, à l'éternité de la vie changeante, une joie folle car excédant toute raison, une pure adhésion au réel, un oui total au monde : "Comme la vie est belle !"

Ce texte est extrait de l'ouvrage d'Alain Delaye: Sagesses concordantes  (t.2) paru aux éditions Accarias l'Originel.


2 Journal paru sous le titre: Une vie bouleversée (Seuil - 1985), p.63.
3 Journal, p.86.
4 Lettres de Westerbork p.68.
5 Ibidem, p.82.
6 Journal, p.43.
7 Mt 5,10.
8 C'est le titre d'un ouvrage sur Prajnânpad d'A.Comte-Sponville (Ed.Accarias-1997) où celui-ci parle d'Etty.
9 Lettres de Westerbork p.82 et 86.
10 Journal, p.165.
11 Journal, p.222.
12 La Force majeure, (Ed. de Minuit - 1983) p.28.
13 Ibidem, p.8.
14 Ibidem, p.12. "Ce n'est pas l'amour qui rend joyeux, c'est la joie qui rend amoureux." (Edmond Jabès)
15 Lettres de Westerbork p.74-75.
16 Clément Rosset, La Force majeure, p.9.
17 Ibidem, p.12.
18 "Je trouve parfois ce mot - Dieu - si primitif ! Ce n'est finalement qu'une métaphore, une prothèse utile, ... une approche de notre plus grande et plus constante aventure intérieure." (Ed. néerlandaise, p.463.)
19 La Joie imprenable, (Labor et fides - 1998) , p.273.
20 Journal, p.214.
21 Journal, p.212.
22 "L'artiste tragique n'est pas un pessimiste, il dit "oui" précisément à tout ce qui est problématique et terrible, il est dionysien." (Crépuscule des idoles, aphorisme 6).
23 Cl. Rosset, op.cit., p.7.
24 Journal, p.194.
25 Journal, p.201.
26 Journal, p.137.
27 C'est le titre d'un ouvrage qu'elle a publié chez Labor et Fides (1998).
28 Journal, p.142.
29 Le Gai savoir, OEuvres complètes, t.5, (Gallimard - 1967), p.217.
30 Lettres de Westerbork p.83.
31 Journal, p.192.
32 Et celles d'Héraclite, de Lao-Tseu et de Nietzsche pour qui, au-delà de toute morale, existe une harmonie profonde et dialectique des contraires. "Le contraire est accord ; des différents résulte la plus belle harmonie." (Héraclite, fr.8 DK)
33 Journal, p.127.
34 Journal, p.201.
35 Journal, p.210.
36 Journal, p.175.
37 Journal, p.128.
38 Martinus von Biberach, cité par Cl. Rosset dans La Force majeure, p.102.
39 Ch.15 et 16.
40 Journal, p.190.
41 "La joie parfaite exclut le sentiment même de joie, car dans l'âme emplie par l'objet, nul coin n'est disponible pour dire "je"." (S.Weil, La pesanteur et la grâce - Plon-1963 - p.40).


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