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THEOLOGIE

Textes du P. Bernard Mercier


DIEU EST RELATION
Il a voulu entrer en relation avec l'homme :
Création - Incarnation
Bernard Mercier

Il est impossible de concevoir l'être humain en dehors de son rapport à l'autre. "Je ne deviens conscient de moi, dit le philosophe Bakhtine, je ne deviens moi-même qu'en me révélant pour autrui, à travers autrui et à l'aide d'autrui... La rupture, l'isolement, l'enfermement en soi est la raison fondamentale de la perte de soi... L'être même de l'homme est une communication profonde. Etre signifie communiquer... Je ne puis me passer d'autrui, je ne puis devenir moi-même sans autrui" 1.Cela, nous en faisons tous l'expérience : ce qui nous constitue en humanité, c'est la relation aux autres. Pas de naissance qui ne soit le fruit d'une relation. Pas de devenir humain (de croissance en humanité), sans toutes ces relations qui nous font progressivement advenir à nous-mêmes : relations familiales, relations de voisinage, relations professionnelles, relations électives comme celles que vous avez choisies de vivre dans la congrégation des Soeurs de la Charité de Sainte Marie, qui privilégie l'engagement au service des pauvres.La relation est première qui nous fait être et devenir nous-mêmes par le détour de l'autre : il y a de l'autre en soi. La relation est première qui permet à l'autre de devenir lui-même parce que nous avons accepté de le rencontrer, nous approchant de lui, parlant avec lui, agissant ensemble. Bref, qui que nous soyons, qui serions-nous sans autre ? Tout cela est notre expérience commune de l'existence, que l'on soit ou non croyant en Dieu. L'être humain est un être en devenir, inachevé, en cours d'élaboration, allant vers sa fin, sa finalité et son accomplissement pour les uns, ou pour d'autres qui ne partagent pas cette espérance la fin comme sortie du jeu de construction de soi-même.C'est que la foi en Dieu (du moins tel que les chrétiens le nomment : un unique Dieu d'Amour, Père - Fils - Esprit-Saint, créateur et sauveur) place cette expérience commune de l'existence du devenir dans une perspective nouvelle : nous, les humains, nous sommes depuis toujours et pour toujours la réponse à un appel à être et à devenir nous-mêmes, les fruits désirés d'un Amour premier, qui, amour relationnel en lui-même, s'est ouvert pour nous introduire dans sa vie divine.Ainsi commence la règle de vie d'une congrégation religieuse :

" 1- Réjouis-toi, tu es aimée de Dieu...
Dieu Trinité est Amour, relation, accueil, don...
Il est source de tout amour.
Il crée par amour.
Il sauve par amour
.

2 - Tu es appelée à entrer dans le mystère de la Charité divine
pour y communier
et le révéler à tes frères...
"

Ce que je vais vous dire maintenant ne sera au fond que l'infirme commentaire de ces deux premiers numéros.



Je voudrais, mais ce n'est là qu'une image, partir du plus proche, l'incarnation comme relation, puis ne parler qu'ensuite de la création comme origine permanente de cette relation. Cela ne paraîtra injustifié qu'aux yeux de celles et de ceux qui penseraient que l'incarnation ne fut que rédemption, alors que cet "homme qui venait de Dieu", comme l'écrit J. Moingt, nous donne à penser que l'humanité avait place depuis toujours en Dieu même. Si tout a été fait dans le Logos, dans le Verbe, dans le Fils ("en Lui, par Lui et pour Lui"), c'est qu'en Dieu-même, il y a de toute éternité une surabondance d'amour qui le porte à faire l'homme pour qu'il partage sa vie. Si nous acceptons de croire que cet "homme est venu de Dieu", nous disons avec l'apôtre Paul et les "saints", mais en lien avec toute l'humanité : "Dieu d'avance nous a connus et nous a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils Jésus, afin que celui-ci soit le premier-né d'une multitude de frères et de soeurs" 2.Ce que l'Incarnation nous dit donc en premier lieu, c'est que l'Etre de Dieu n'est plus pensable désormais sans cet autre, l'humanité. Que Dieu est sortie de soi vers cet autre, don de soi à l'autre, et que l'on ne pourra plus jamais disjoindre le nom de Dieu de celui de l'homme, car le Fils a épousé la condition humaine selon son dessein éternel dû à la gratuité d'un Amour premier.J'emprunte à St Irénée ma seconde observation et les suivantes sur l'incarnation comme relation : la relation suppose la présence. Elle réclame de l'identique, ou du "Même", diraient les philosophes, du "semblable" disait Irénée. On sait combien cet évêque de Lyon du second siècle dut batailler ferme contre les gnostiques : de braves gens sans doute, mais qui avaient le sentiment d'être en exil sur terre, d'avoir chuté dans la matière et de s'y débattre en permanence entre bien et mal, matière et esprit, corps et âme, et qui n'envisageaient le salut qu'en termes de libération de la corporéité, d'évasion de ce monde pour faire retour au monde parfait des êtres en tous points spirituels : le monde purifié de l'esprit, un monde sans histoire !Irénée perçoit d'emblée le danger d'une telle doctrine : le mépris de la chair, avec le désintérêt qui s'ensuivrait pour l'histoire terrestre et le non-sens par rapport à l'Incarnation du Verbe.Aussi résiste-t-il pour dire que le premier homme, Adam, a reçu "son modelage et sa substance de la terre par la main et l'art de Dieu", que la Vierge a permis au Nouvel Adam, le Fils unique d'entrer "dans l'héritage de la chair", qu'il s'est "fait cela même que nous étions" afin de "récapituler en lui-même son propre ouvrage". "C'est l'ouvrage modelé à l'origine qu'il a récapitulé en lui-même" 3.Pour Irénée, les gnostiques, qui pensent indigne de Dieu de naître d'une femme et qui laissent entendre que le Christ ne se serait montré qu'en apparence, ces gnostiques nient la première condition de la relation entre Dieu et l'homme : la vérité de la présence dans le partage d'une même humanité. Parce que le Fils de Dieu a reçu de Marie la substance de sa chair, il "s'est en quelque sorte uni lui-même à tout homme" 4. On ne peut être présent à l'autre sans ce partage d'une même condition, sans cette faculté de reconnaître en l'autre un semblable, sans éprouver les mêmes sentiments, sans prendre part à ses souffrances éventuelles. Le Christ s'est fait semblable à nous pour que Dieu ne nous sauve pas en extériorité par rapport à nous-mêmes et à notre histoire terrestre, mais qu'il restaure l'image de Dieu en nous de l'intérieur de nous-mêmes."Le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, s'est lui-même fait chair, afin que homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule toutes choses en Lui" 5.Nous approcher de l'autre, venir en présence, c'est actualiser ce Mystère de l'amour de Dieu pour l'homme; écarter tout individualisme, toute discrimination ou toute indifférence à l'autre, c'est nous approcher du Mystère de Dieu en l'autre; l'accueillir, s'entraider, être solidaire, c'est coopérer à cette récapitulation que le Christ ne cesse d'opérer en lui-même.Depuis l'Incarnation, nous savons que Dieu est "Mystère du monde". C'est dans la chair du monde, dans l'histoire du monde, dans les rencontres humaines fraternelles, dans les actions libératrices, qu'il est discrètement présent et à l'oeuvre. C'est là que nous pouvons le rejoindre.Le sommet de la rencontre se trouve dans l'Eucharistie, où, non seulement nous sommes unis au Christ, mais où le Verbe incarné s'incorpore la matière du monde par le pain et le vin : "La coupe tirée de la création, il l'a déclarée son propre sang par lequel il fortifie notre sang, et le pain, tiré de la création, il l'a proclamé son propre corps, par lequel se fortifient nos corps"6, dit Irénée . "Le second Adam vivant, disait H. Urs von Balthasar, se rend présent finalement dans le pain et le vin eux-mêmes, dans les produits de la terre, pour récapituler en lui non seulement l'homme, mais la nature et le cosmos, la terre au sens suprêmement réaliste..." 7. Pour être en communion avec ce Dieu-là, nous ne pouvons nous désintéresser ni des autres, ni de la vie du monde.Je continue ma route avec Saint Irénée, faute de connaître suffisamment, vous le pensez bien, la spiritualité de l'Ecole française, malgré mes maîtres de St Sulpice, mais aussi parce qu'il fut, à son corps défendant, un des tout premiers docteurs de l'incarnation.On trouve chez lui l'idée selon laquelle l'incarnation du Fils de Dieu a permis à Dieu de s'accoutumer à l'homme et à l'homme de s'accoutumer à Dieu. Cela met en évidence que la relation entre Dieu et l'homme se construit, comme toute relation, dans le temps, et qu'elle suppose une sorte d'apprivoisement mutuel, des travaux d'approche sans lesquels il ne pourrait y avoir ni reconnaissance ni communion."Il fallait que le "Médiateur de Dieu et des hommes" par sa parenté avec chacune des deux parties, les ramenât l'une et l'autre à l'amitié et à la concorde, en sorte que tout à la fois Dieu accueillit l'homme et que l'homme s'offrît à Dieu" 8.Sur fond d'autonomie, mais aussi de distance et de discorde depuis Adam, et d'image de Dieu déformée et brouillée du côté de l'homme, il fallait à nouveau que Dieu et l'homme puissent s'habituer l'un à l'autre pour ne faire plus qu'un l'un avec l'autre. L'Incarnation l'a permis, "car telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est fait homme, et le Fils de Dieu le Fils de l'homme : c'est pour que l'homme, en se mélangeant au Verbe et en recevant aussi la filiation adoptive, devienne Fils de Dieu" 9.Image de Dieu, Adam l'était depuis l'acte créateur, mais cela n'apparaissait plus, ou si mal. "Lorsque le Verbe de Dieu se fit chair... il fit apparaître l'image dans toute sa vérité... et il rétablit la ressemblance de façon stable..." 10. Cela permettait à Dieu de se reconnaître à nouveau en l'homme, et aux hommes de devenir fils de Dieu, adoptés par Dieu. Enfants de Dieu, nous le sommes en étant introduits dans les relations trinitaires. Dans le Fils, le Père reconnaît ses fils, dans un même Esprit d'Amour. Mais il nous faut du temps pour parvenir à la ressemblance. C'est ce temps que Dieu nous offre en notre histoire terrestre, le temps de nous mélanger librement au Verbe de Dieu.C'est "en voyant notre propre Maître, et en percevant de nos propres oreilles le son de sa voix... c'est en devenant les imitateurs de ses actions et les exécuteurs de ses paroles" 11 que la communion avec Dieu devient possible. "Le Verbe de Dieu, Jésus-Christ notre Seigneur... s'est fait cela même que nous étions afin de faire de nous cela même qu'il est"12 .Nous sommes là à la source de notre propre devenir, qui suppose croissance, progression en vue d'un accomplissement. Cette relation est dynamique de construction de soi dans le rapport à l'Autre."Le Verbe de Dieu... a habité dans l'homme pour accoutumer l'homme à saisir Dieu, et accoutumer Dieu à habiter dans l'homme, selon le bon plaisir du Père" 13.Nous sommes là aussi à la source de notre mission d'annonce de l'Evangile. Nous offrons l'Evangile à nos contemporains pour qu'ils puissent, et nous-mêmes, participer à la vie de Dieu "de façon stable", et que Dieu ne peine pas à nous reconnaître comme ses enfants.Je voudrais, avec Irénée toujours, mais en pensant aussi à votre congrégation dont la finalité première est l'amour et le service des pauvres, insister sur un dernier point : la relation de Dieu avec l'homme dans l'incarnation du Fils fut une passion d'amour, au double sens du terme :- une passion amoureuse : "Le Seigneur est compatissant et miséricordieux et il aime le genre humain"14 ,
- et une passion qui rend le Fils de Dieu passible, c'est-à-dire vulnérable, et qui l'a conduit à rejoindre l'humanité dans ses blessures et son inachèvement.Dans sa passion d'amour pour tout être humain, le Christ "descendit dans les profondeurs de la terre voir de ses yeux ce qui était inachevé dans sa création"15 . Il descendit aussi "pour chercher la brebis perdue" 16.Cela nous en dit long sur la qualité de la relation que Dieu a voulu établir avec nous : le Christ est descendu; il a rencontré les pauvretés, les maladies, les détresses des humains; il a subi leurs incompréhensions et leurs violences; il a pris sur lui leurs fautes; car en tout cela, il s'est senti concerné, il ne s'est pas détourné, il a été y voir, jusque dans leur mort. Dans la relation, il s'est laissé atteindre, altérer, blesser, crucifier. "Il a pris l'homme en charge"17 ... "Il a donné son âme pour notre âme, sa chair pour notre chair"18 .N'est-ce pas là le prix à payer en toute relation qui se veut service et don ? Le Christ a daigné s'approprier les souffrances des hommes.Mais nous ne pouvons pas en parler seulement au passé : le Christ s'approprie encore aujourd'hui les souffrances des malheureux, et il n'est sans doute pas exagéré de dire, avec Jean Chrysostome cette fois, que la misère des pauvres est la passion du Christ continuée : "J'ai eu soif sur la Croix, j'ai encore soif dans la personne des pauvres". Il y a une telle union entre le Christ en sa passion et le pauvre en sa passion que servir celui-ci, c'est servir celui-là. L'autre n'est pas le Christ, mais il en est comme la présence sacramentelle, car à travers les malheureux, "c'est le Christ qui demande et reçoit", dit Chrysostome, c'est lui qui fait signe et appelle. C'est lui que l'on sert. Puissions-nous ne pas nous dérober, y compris à la part inhumaine de l'autre, pour que l'amour du Christ continue à se dire à travers notre compassion et notre soif de justice.Ainsi le Christ est descendu dans les profondeurs de l'inhumain, mais, dit Irénée, c'est pour "remonter ensuite dans les hauteurs pour présenter et recommander à son père cet “homme” ainsi retrouvé"19 . Le Verbe "qui a souffert pour nous"... "est ressuscité pour nous" et "reviendra dans la gloire du Père pour ressusciter toute chair [et] faire apparaître le salut" 20.C'est là tout l'enjeu de la relation et Irénée a cette formule admirable pour décrire ce mouvement de descente et de remontée : "Le Christ relève en lui-même l'homme tombé à terre".Notre perspective est la même : si nous acceptons d'y aller voir nous-mêmes, avec nos propres fragilités et notre propre inachèvement, si nous nous confrontons à l'oeuvre destructrice du mal, c'est avec cette même espérance : parvenir avec le Christ, et ensemble, à notre propre accomplissement.

J'en viens maintenant à la relation de création, et maintenant seulement comme un élargissement de perspective : de même qu'il a fallu l'Exode et la création du peuple pour écrire la Genèse, de même le regard porté sur l'incarnation du Fils de Dieu nous renvoie à la source créatrice : Dieu crée par amour. La foi en la création est d'abord une affirmation sur Dieu avant de l'être sur l'homme.

I - Une affirmation sur Dieu-relation

11 - A l'origine de tout le créé, il y a un Dieu qui donne gratuitement.

Dieu a désiré la création, et en elle l'humanité, par pure bienveillance et générosité surabondante, sans autre raison que son amour. Il était relation en lui-même, il a créé de la relation ; et cette relation a pour nom: la gratuité du don. C'est la volonté libre de Dieu, c'est son désir, que de faire participer les humains à son être, à sa sagesse, à sa bonté; et cela pour que nous existions, pour nous-mêmes. Dieu nous a fait don de l'être.Cela nous apprend beaucoup sur la relation : un don qui se manifeste sans exiger de retour, un don par amour qui renonce à l'équivalence et au calcul intéressé. Ce n'est pas "pour augmenter sa béatitude, ni pour acquérir sa perfection, mais pour la manifester..." que Dieu crée, dit le concile Vatican I. Si Dieu crée, c'est pour l'autre, c'est pour nous. Et il n'attend du monde qu'une chose : qu'il corresponde à la bonté pour laquelle il l'a créée, et que l'homme soit vivant, capable à son tour de donner et de se donner comme il donne et se donne. En créant, dit A. Gasché, Dieu nous a fait "donation du don", il a fait de nous des donateurs.Dans une relation de type paternaliste, et non pas paternel, le donateur attendrait en retour des remerciements obligés. Mais le don du Dieu Créateur n'est pas fait d'abord pour sa propre louange à lui, mais pour le bonheur de celui qui reçoit. C'est un donné à... avant d'être un donné de... Et si louange il y a , elle sera celle d'un être libre entré à son tour dans la logique de la gratuité.Dire Dieu Créateur et dire Dieu-Gratuité, c'est dire deux fois la même chose : la gratuité est son premier attribut.Cette foi en Dieu Créateur est une interrogation constante pour nous : que cherchons-nous dans la relation à l'autre : la reconnaissance ou le désintéressement du don ?Comment vivons-nous la relation à Dieu : "un prosternement d'esclaves", comme disait Péguy, ou la liberté de l'offrande, "l'agenouillement de l'homme libre" ?
12 - Le Dieu Créateur est un Dieu qui parle
C'est par le Verbe que Dieu établit un rapport avec le monde et avec les humains : "Et Dieu dit...". Le Dieu de la Genèse, mais aussi bien d'Abraham, de Moïse, de Jésus, est un Sujet personnel qui va nouer avec l'homme une relation de sujet à sujet et converser avec l'homme. Il établit avec les humains une relation "dialogale". Cette insistance sur la Parole de Dieu est un énorme changement dans la conception que l'on pouvait se faire des divinités dans le monde païen :- des dieux des oracles ou des devins, on passe à un Dieu qui parle, c'est-à-dire que l'on comprend ;
- des dieux devant lesquels il vaut mieux se taire et ne pas discuter par crainte de les irriter, on passe à un Dieu devant qui l'homme peut se risquer à parler;
- des dieux indifférents aux humains ou qui les regardent de haut, on passe à un Dieu qui s'intéresse, qui interroge, qui appelle...Le Dieu Créateur s'adresse à l'homme et l'homme peut s'adresser à lui.Un Dieu qui parle suscite la parole avec lui et entre avec les humains dans un processus de liberté, dans une Alliance. La Création est première Alliance (avant celle de Noé, d'Abraham, de Moïse et la nouvelle Alliance en Jésus). Dieu institue en vis à vis de lui des partenaires, libres de leur réponse. Celui qui crée librement crée des êtres libres, à son image, pour un rapport de sujet à sujet, dans un dialogue d'Alliance. Un Verbe Créateur crée des êtres de parole.Le rapport de liberté entre Dieu et l'homme est foncièrement un rapport moral où la "Sainteté" de Dieu est devant l'homme comme un appel à être et ses commandements comme une invitation à choisir la vie. Dès lors, la faute morale n'est pas d'abord atteinte à Dieu lui-même, mais atteinte à Dieu parce qu'elle nous atteint nous-mêmes comme un manque à être. Dieu est blessé dans nos blessures, qui font, partiellement et provisoirement, échec à son désir créateur : faire de nous des humains humanisés à la ressemblance de son Fils, puisqu'aussi bien création et incarnation sont liées, Jésus étant "l'homme vrai" et le Verbe n'étant autre que ce Jésus-Fils de Dieu.Dieu Créateur a rendu possible la rencontre, il en a pris l'initiative. Il s'est préoccupé de nous pour que nous préoccupant de lui nous advenions à nous-mêmes, dans la liberté d'un dialogue. Nous serons d'autant plus libres que nous ne serons pas déliés de Celui qui nous donne à nous-mêmes. Suscités par lui, appelés par lui, notre vocation est de naître à notre propre humanité devant Dieu. La foi est le choix d'un trait d'union de l'homme à Dieu qui le crée : une relation instauratrice qui au long des jours nous porte à l'existence. Nous sommes des commencements d'être, des devoir-être !

II - Une affirmation sur l'homme créé créateur en second dans un tissu de relations : relation à la nature, relation aux autres.

21 - N'imaginons pas la création comme quelque chose de tout fait, mais comme quelque chose en train de se faire. Or, nous avons une plus grande conscience aujourd'hui de la solidarité de l'homme et de l'univers, sans doute à cause des dangers qui menacent notre planète. Aussi notre relation à la nature est-elle réinterrogée, et par là notre foi en Dieu créateur quant à la responsabilité qu'il a confiée à l'homme. "Soumettez" les bêtes, "dominez" la terre, qu'est-ce à dire ? Nous avons trop longtemps traduit ces verbes de Genèse 1, 28 en termes de brutalité et d'exploitation, ce qui est une perversion de la relation, oubliant le don et la bonté de cette création; oubliant surtout Genèse 2, 15 : "Yahvé Dieu prit l'homme et l'établit dans le jardin d'Eden pour le cultiver et le garder". Ce jardin est confié à la gérance de l'homme, pour qu'il prolonge l'acte créateur de Dieu, pour que, prenant possession, certes, de son domaine, il en fasse une terre habitable pour tous. Devant le pillage des ressources naturelles, devant les risques technologiques majeurs de notre époque (risque nucléaire, atteintes à l'atmosphère, etc.), devant le développement insuffisamment contrôlé des bio-technologies, et la pauvreté qui s'étend comme un véritable fléau en de nombreux points de la planète, il est plus que temps de donner l'alerte : si nous n'allons pas vers un changement radical des orientations de nos sociétés humaines, nous risquons la catastrophe. Que pouvons-nous faire, sinon joindre nos voix aux scientifiques, aux politiques, aux associations qui sonnent l'alarme, et donner nos voix à ceux qui, dépassant les nationalismes étroits, se préoccupent d'instaurer une autorité mondiale soucieuse d'une gérance raisonnable de la nature au bénéfice de l'ensemble des humains.

22 - Et Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image"... "Homme et femme il les créa", en leur demandant d'être à leur tour procréateurs : "Soyez féconds et multipliez-vous" 21 .J. Moltmann a remarqué l'aspect curieux de ce passage de la Genèse : Dieu est au pluriel : "Faisons" quand "l'homme" est au singulier...Puis Dieu est au singulier : "Il" les créa, quand les humains sont au pluriel "Homme et femme", sans compter les enfants à venir.Et il en tire cette conclusion : "Au Dieu unique, différencié en lui-même et un avec lui-même, correspond alors une communauté d'êtres humains, hommes et femmes qui s'unissent et deviennent un" 22. La communauté des humains correspond à Dieu lui-même. De même qu'en Dieu il y a différence et unité, de même les différences entre les humains reflètent l'image de Dieu dans la mesure où elles parviennent à l'unité.Nous sommes proches des paroles de Jésus dans l'Evangile de Jean : "Que tous soient un, comme toi, Père, tu es en moi, et que je suis en toi, qu'ils soient en nous eux aussi..."23 . L'image de Dieu ne peut pas être vécue dans la solitude... L'analogue de l'image de Dieu se situe dans la relation différenciée, dans la différence riche en relations, dans une vie communautaire socialement ouverte, si nous voulons correspondre à la vie éternelle du Père, du Fils et de l'Esprit, l'unique Dieu d'amour. L'image de Dieu est un don pluriel, et vivre à sa ressemblance un impératif d'unité pour nos existences différentes.

1 Cf. F. Poché, Sujet, parole, exclusion, p. 140-141.
2 Romains 8, 29.
3 Adv. Haer. III, 21, 10.
4 Gaudium et Spes n°45, §2.
5 Id.
6 V, 2, 2.
7 La gloire et la Croix, III, 1, p.49.
8 Adv. Haer. III, 18, 7.
9 Id. 19, 1.
10 Adv. Haer. V, 16, 2.
11 Id. V, 1, 1.
12 Id. V.
13 Id. III, 20, 2.
14 Id. III, 18, 6.
15 Adv. Haer. IV, 22.
16 Id. III, 19, 3.
17 Id. III, 18, 7.
18 Id. V, 1, 1.
19 Id. III, 19, 3.
20 Id. II, 16, 6.
21 Genèse 1, 26-28.
22 J. Moltmann, Dieu dans la création, Cerf, p.280.
23 Jean 17, 21.

 



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