Il est impossible
de concevoir l'être humain en dehors de son rapport à l'autre. "Je ne deviens conscient de moi, dit le philosophe Bakhtine, je
ne deviens moi-même qu'en me révélant pour autrui,
à travers autrui et à l'aide d'autrui... La rupture, l'isolement,
l'enfermement en soi est la raison fondamentale de la perte de soi...
L'être même de l'homme est une communication profonde. Etre
signifie communiquer... Je ne puis me passer d'autrui, je ne puis devenir
moi-même sans autrui" 1.Cela, nous en faisons
tous l'expérience : ce qui nous constitue en humanité, c'est
la relation aux autres. Pas de naissance qui ne soit le fruit d'une relation.
Pas de devenir humain (de croissance en humanité), sans toutes
ces relations qui nous font progressivement advenir à nous-mêmes
: relations familiales, relations de voisinage, relations professionnelles,
relations électives comme celles que vous avez choisies de vivre
dans la congrégation des Soeurs de la Charité de Sainte
Marie, qui privilégie l'engagement au service des pauvres.La relation est première
qui nous fait être et devenir nous-mêmes par le détour
de l'autre : il y a de l'autre en soi. La relation est première
qui permet à l'autre de devenir lui-même parce que nous avons
accepté de le rencontrer, nous approchant de lui, parlant avec
lui, agissant ensemble. Bref, qui que nous soyons, qui serions-nous sans
autre ? Tout cela est notre expérience commune de l'existence,
que l'on soit ou non croyant en Dieu. L'être humain est un être
en devenir, inachevé, en cours d'élaboration, allant vers
sa fin, sa finalité et son accomplissement pour les uns, ou pour
d'autres qui ne partagent pas cette espérance la fin comme sortie
du jeu de construction de soi-même.C'est que la foi en
Dieu (du moins tel que les chrétiens le nomment : un unique Dieu
d'Amour, Père - Fils - Esprit-Saint, créateur et sauveur)
place cette expérience commune de l'existence du devenir dans une
perspective nouvelle : nous, les humains, nous sommes depuis toujours
et pour toujours la réponse à un appel à être
et à devenir nous-mêmes, les fruits désirés
d'un Amour premier, qui, amour relationnel en lui-même, s'est ouvert
pour nous introduire dans sa vie divine.Ainsi commence la
règle de vie d'une congrégation religieuse :
" 1- Réjouis-toi,
tu es aimée de Dieu...
Dieu Trinité est Amour, relation, accueil, don...
Il est source de tout amour.
Il crée par amour.
Il sauve par amour.
2 - Tu es appelée à entrer dans le mystère de
la Charité divine
pour y communier
et le révéler à tes frères..."
Ce que je vais vous
dire maintenant ne sera au fond que l'infirme commentaire de ces deux
premiers numéros.
Je voudrais, mais ce n'est là qu'une image, partir du plus proche,
l'incarnation comme relation, puis ne parler qu'ensuite de la création
comme origine permanente de cette relation. Cela ne paraîtra injustifié
qu'aux yeux de celles et de ceux qui penseraient que l'incarnation ne fut
que rédemption, alors que cet "homme qui venait de Dieu",
comme l'écrit J. Moingt, nous donne à penser que l'humanité
avait place depuis toujours en Dieu même. Si tout a été fait dans le Logos, dans le Verbe, dans le Fils ("en Lui, par Lui et
pour Lui"), c'est qu'en Dieu-même, il y a de toute éternité
une surabondance d'amour qui le porte à faire l'homme pour qu'il
partage sa vie. Si nous acceptons de croire que cet "homme est venu de Dieu",
nous disons avec l'apôtre Paul et les "saints", mais en lien avec
toute l'humanité : "Dieu d'avance nous a connus et nous a prédestinés
à être conformes à l'image de son Fils Jésus,
afin que celui-ci soit le premier-né d'une multitude de frères
et de soeurs"
2.Ce que l'Incarnation
nous dit donc en premier lieu, c'est que l'Etre de Dieu n'est plus pensable
désormais sans cet autre, l'humanité. Que Dieu est sortie
de soi vers cet autre, don de soi à l'autre, et que l'on ne pourra
plus jamais disjoindre le nom de Dieu de celui de l'homme, car le Fils
a épousé la condition humaine selon son dessein éternel
dû à la gratuité d'un Amour premier.J'emprunte à
St Irénée ma seconde observation et les suivantes sur l'incarnation
comme relation : la relation suppose la présence. Elle réclame
de l'identique, ou du "Même", diraient les philosophes, du "semblable"
disait Irénée. On sait combien cet évêque de
Lyon du second siècle dut batailler ferme contre les gnostiques
: de braves gens sans doute, mais qui avaient le sentiment d'être
en exil sur terre, d'avoir chuté dans la matière et de s'y
débattre en permanence entre bien et mal, matière et esprit,
corps et âme, et qui n'envisageaient le salut qu'en termes de libération
de la corporéité, d'évasion de ce monde pour faire
retour au monde parfait des êtres en tous points spirituels : le
monde purifié de l'esprit, un monde sans histoire !Irénée
perçoit d'emblée le danger d'une telle doctrine : le mépris
de la chair, avec le désintérêt qui s'ensuivrait pour
l'histoire terrestre et le non-sens par rapport à l'Incarnation
du Verbe.Aussi résiste-t-il
pour dire que le premier homme, Adam, a reçu "son modelage et
sa substance de la terre par la main et l'art de Dieu", que la Vierge
a permis au Nouvel Adam, le Fils unique d'entrer "dans l'héritage
de la chair", qu'il s'est "fait cela même que nous étions"
afin de "récapituler en lui-même son propre ouvrage".
"C'est l'ouvrage modelé à l'origine qu'il a récapitulé
en lui-même" 3.Pour Irénée,
les gnostiques, qui pensent indigne de Dieu de naître d'une femme
et qui laissent entendre que le Christ ne se serait montré qu'en
apparence, ces gnostiques nient la première condition de la relation
entre Dieu et l'homme : la vérité de la présence
dans le partage d'une même humanité. Parce que le Fils de
Dieu a reçu de Marie la substance de sa chair, il "s'est en
quelque sorte uni lui-même à tout homme" 4.
On ne peut être présent à l'autre sans ce partage
d'une même condition, sans cette faculté de reconnaître
en l'autre un semblable, sans éprouver les mêmes sentiments,
sans prendre part à ses souffrances éventuelles. Le Christ
s'est fait semblable à nous pour que Dieu ne nous sauve pas en
extériorité par rapport à nous-mêmes et à
notre histoire terrestre, mais qu'il restaure l'image de Dieu en nous
de l'intérieur de nous-mêmes."Le Verbe de Dieu,
par qui tout a été fait, s'est lui-même fait chair,
afin que homme parfait, il sauve tous les hommes et récapitule
toutes choses en Lui" 5.Nous approcher de
l'autre, venir en présence, c'est actualiser ce Mystère
de l'amour de Dieu pour l'homme; écarter tout individualisme, toute
discrimination ou toute indifférence à l'autre, c'est nous
approcher du Mystère de Dieu en l'autre; l'accueillir, s'entraider,
être solidaire, c'est coopérer à cette récapitulation
que le Christ ne cesse d'opérer en lui-même.Depuis l'Incarnation,
nous savons que Dieu est "Mystère du monde". C'est dans la chair
du monde, dans l'histoire du monde, dans les rencontres humaines fraternelles,
dans les actions libératrices, qu'il est discrètement présent
et à l'oeuvre. C'est là que nous pouvons le rejoindre.Le sommet de la rencontre
se trouve dans l'Eucharistie, où, non seulement nous sommes unis
au Christ, mais où le Verbe incarné s'incorpore la matière
du monde par le pain et le vin : "La coupe tirée de la création,
il l'a déclarée son propre sang par lequel il fortifie notre
sang, et le pain, tiré de la création, il l'a proclamé son propre corps, par lequel se fortifient nos corps"6,
dit Irénée . "Le second Adam vivant, disait H. Urs
von Balthasar, se rend présent finalement dans le pain et le
vin eux-mêmes, dans les produits de la terre, pour récapituler
en lui non seulement l'homme, mais la nature et le cosmos, la terre au
sens suprêmement réaliste..." 7.
Pour être en communion avec ce Dieu-là, nous ne pouvons nous
désintéresser ni des autres, ni de la vie du monde.Je continue ma route
avec Saint Irénée, faute de connaître suffisamment,
vous le pensez bien, la spiritualité de l'Ecole française,
malgré mes maîtres de St Sulpice, mais aussi parce qu'il
fut, à son corps défendant, un des tout premiers docteurs
de l'incarnation.On trouve chez lui
l'idée selon laquelle l'incarnation du Fils de Dieu a permis à
Dieu de s'accoutumer à l'homme et à l'homme de s'accoutumer
à Dieu. Cela met en évidence que la relation entre Dieu
et l'homme se construit, comme toute relation, dans le temps, et qu'elle
suppose une sorte d'apprivoisement mutuel, des travaux d'approche sans
lesquels il ne pourrait y avoir ni reconnaissance ni communion."Il fallait que
le "Médiateur de Dieu et des hommes" par sa parenté avec
chacune des deux parties, les ramenât l'une et l'autre à
l'amitié et à la concorde, en sorte que tout à la
fois Dieu accueillit l'homme et que l'homme s'offrît à Dieu"
8.Sur fond d'autonomie,
mais aussi de distance et de discorde depuis Adam, et d'image de Dieu
déformée et brouillée du côté de l'homme,
il fallait à nouveau que Dieu et l'homme puissent s'habituer l'un
à l'autre pour ne faire plus qu'un l'un avec l'autre. L'Incarnation
l'a permis, "car telle est la raison pour laquelle le Verbe s'est fait
homme, et le Fils de Dieu le Fils de l'homme : c'est pour que l'homme,
en se mélangeant au Verbe et en recevant aussi la filiation adoptive,
devienne Fils de Dieu" 9.Image de Dieu, Adam
l'était depuis l'acte créateur, mais cela n'apparaissait
plus, ou si mal. "Lorsque le Verbe de Dieu se fit chair... il fit apparaître
l'image dans toute sa vérité... et il rétablit la
ressemblance de façon stable..." 10.
Cela permettait à Dieu de se reconnaître à nouveau
en l'homme, et aux hommes de devenir fils de Dieu, adoptés par
Dieu. Enfants de Dieu, nous le sommes en étant introduits dans
les relations trinitaires. Dans le Fils, le Père reconnaît
ses fils, dans un même Esprit d'Amour. Mais il nous faut du temps
pour parvenir à la ressemblance. C'est ce temps que Dieu nous offre
en notre histoire terrestre, le temps de nous mélanger librement
au Verbe de Dieu.C'est "en voyant
notre propre Maître, et en percevant de nos propres oreilles le
son de sa voix... c'est en devenant les imitateurs de ses actions et les
exécuteurs de ses paroles" 11
que la communion avec Dieu devient possible. "Le Verbe de Dieu, Jésus-Christ
notre Seigneur... s'est fait cela même que nous étions afin
de faire de nous cela même qu'il est"12 .Nous sommes là
à la source de notre propre devenir, qui suppose croissance, progression
en vue d'un accomplissement. Cette relation est dynamique de construction
de soi dans le rapport à l'Autre."Le Verbe de Dieu...
a habité dans l'homme pour accoutumer l'homme à saisir Dieu,
et accoutumer Dieu à habiter dans l'homme, selon le bon plaisir
du Père" 13.Nous sommes là
aussi à la source de notre mission d'annonce de l'Evangile. Nous
offrons l'Evangile à nos contemporains pour qu'ils puissent, et
nous-mêmes, participer à la vie de Dieu "de façon
stable", et que Dieu ne peine pas à nous reconnaître comme
ses enfants.Je voudrais, avec
Irénée toujours, mais en pensant aussi à votre congrégation
dont la finalité première est l'amour et le service des
pauvres, insister sur un dernier point : la relation de Dieu avec l'homme
dans l'incarnation du Fils fut une passion d'amour, au double sens du
terme :- une passion amoureuse
: "Le Seigneur est compatissant et miséricordieux et il aime
le genre humain"14 ,
- et une passion qui rend le Fils de Dieu passible, c'est-à-dire
vulnérable, et qui l'a conduit à rejoindre l'humanité
dans ses blessures et son inachèvement.Dans sa passion d'amour
pour tout être humain, le Christ "descendit dans les profondeurs
de la terre voir de ses yeux ce qui était inachevé dans
sa création"15 . Il descendit
aussi "pour chercher la brebis perdue" 16.Cela nous en dit long
sur la qualité de la relation que Dieu a voulu établir avec
nous : le Christ est descendu; il a rencontré les pauvretés,
les maladies, les détresses des humains; il a subi leurs incompréhensions
et leurs violences; il a pris sur lui leurs fautes; car en tout cela,
il s'est senti concerné, il ne s'est pas détourné,
il a été y voir, jusque dans leur mort. Dans la relation,
il s'est laissé atteindre, altérer, blesser, crucifier. "Il a pris l'homme en charge"17 ...
"Il a donné son âme pour notre âme, sa chair pour
notre chair"18 .N'est-ce pas là
le prix à payer en toute relation qui se veut service et don ?
Le Christ a daigné s'approprier les souffrances des hommes.Mais nous ne pouvons
pas en parler seulement au passé : le Christ s'approprie encore
aujourd'hui les souffrances des malheureux, et il n'est sans doute pas
exagéré de dire, avec Jean Chrysostome cette fois, que la
misère des pauvres est la passion du Christ continuée : "J'ai eu soif sur la Croix, j'ai encore soif dans la personne des pauvres".
Il y a une telle union entre le Christ en sa passion et le pauvre en sa
passion que servir celui-ci, c'est servir celui-là. L'autre n'est
pas le Christ, mais il en est comme la présence sacramentelle,
car à travers les malheureux, "c'est le Christ qui demande et
reçoit", dit Chrysostome, c'est lui qui fait signe et appelle.
C'est lui que l'on sert. Puissions-nous ne pas nous dérober, y
compris à la part inhumaine de l'autre, pour que l'amour du Christ
continue à se dire à travers notre compassion et notre soif
de justice.Ainsi le Christ est
descendu dans les profondeurs de l'inhumain, mais, dit Irénée,
c'est pour "remonter ensuite dans les hauteurs pour présenter
et recommander à son père cet homme ainsi retrouvé"19
. Le Verbe "qui a souffert pour nous"... "est ressuscité pour nous" et "reviendra dans la gloire du Père pour ressusciter
toute chair [et] faire apparaître le salut" 20.C'est là tout
l'enjeu de la relation et Irénée a cette formule admirable
pour décrire ce mouvement de descente et de remontée : "Le
Christ relève en lui-même l'homme tombé à terre".Notre perspective
est la même : si nous acceptons d'y aller voir nous-mêmes,
avec nos propres fragilités et notre propre inachèvement,
si nous nous confrontons à l'oeuvre destructrice du mal, c'est
avec cette même espérance : parvenir avec le Christ, et ensemble,
à notre propre accomplissement.
J'en viens maintenant à la relation de création, et maintenant seulement comme
un élargissement de perspective : de même qu'il a fallu l'Exode
et la création du peuple pour écrire la Genèse, de
même le regard porté sur l'incarnation du Fils de Dieu nous
renvoie à la source créatrice : Dieu crée par amour.
La foi en la création est d'abord une affirmation sur Dieu avant
de l'être sur l'homme.
I
- Une affirmation sur Dieu-relation
11 - A l'origine de tout le créé, il y a un Dieu qui donne
gratuitement.
Dieu a désiré
la création, et en elle l'humanité, par pure bienveillance
et générosité surabondante, sans autre raison que
son amour. Il était relation en lui-même, il a créé
de la relation ; et cette relation a pour nom: la gratuité du don.
C'est la volonté libre de Dieu, c'est son désir, que de
faire participer les humains à son être, à sa sagesse,
à sa bonté; et cela pour que nous existions, pour nous-mêmes.
Dieu nous a fait don de l'être.Cela nous apprend
beaucoup sur la relation : un don qui se manifeste sans exiger de retour,
un don par amour qui renonce à l'équivalence et au calcul
intéressé. Ce n'est pas "pour augmenter sa béatitude,
ni pour acquérir sa perfection, mais pour la manifester..." que Dieu crée, dit le concile Vatican I. Si Dieu crée, c'est
pour l'autre, c'est pour nous. Et il n'attend du monde qu'une chose :
qu'il corresponde à la bonté pour laquelle il l'a créée,
et que l'homme soit vivant, capable à son tour de donner et de
se donner comme il donne et se donne. En créant, dit A. Gasché,
Dieu nous a fait "donation du don", il a fait de nous des donateurs.Dans une relation
de type paternaliste, et non pas paternel, le donateur attendrait en retour
des remerciements obligés. Mais le don du Dieu Créateur
n'est pas fait d'abord pour sa propre louange à lui, mais pour
le bonheur de celui qui reçoit. C'est un donné à...
avant d'être un donné de... Et si louange il y a , elle sera
celle d'un être libre entré à son tour dans la logique
de la gratuité.Dire Dieu Créateur
et dire Dieu-Gratuité, c'est dire deux fois la même chose
: la gratuité est son premier attribut.Cette foi en Dieu
Créateur est une interrogation constante pour nous : que cherchons-nous
dans la relation à l'autre : la reconnaissance ou le désintéressement
du don ?Comment vivons-nous
la relation à Dieu : "un prosternement d'esclaves", comme
disait Péguy, ou la liberté de l'offrande, "l'agenouillement
de l'homme libre" ?
12
- Le Dieu Créateur est un Dieu qui parle
C'est par le Verbe
que Dieu établit un rapport avec le monde et avec les humains : "Et Dieu dit...". Le Dieu de la Genèse, mais aussi bien
d'Abraham, de Moïse, de Jésus, est un Sujet personnel qui
va nouer avec l'homme une relation de sujet à sujet et converser
avec l'homme. Il établit avec les humains une relation "dialogale".
Cette insistance sur la Parole de Dieu est un énorme changement
dans la conception que l'on pouvait se faire des divinités dans
le monde païen :- des dieux des oracles
ou des devins, on passe à un Dieu qui parle, c'est-à-dire
que l'on comprend ;
- des dieux devant lesquels il vaut mieux se taire et ne pas discuter
par crainte de les irriter, on passe à un Dieu devant qui l'homme
peut se risquer à parler;
- des dieux indifférents aux humains ou qui les regardent de haut,
on passe à un Dieu qui s'intéresse, qui interroge, qui appelle...Le Dieu Créateur
s'adresse à l'homme et l'homme peut s'adresser à lui.Un Dieu qui parle
suscite la parole avec lui et entre avec les humains dans un processus
de liberté, dans une Alliance. La Création est première
Alliance (avant celle de Noé, d'Abraham, de Moïse et la nouvelle
Alliance en Jésus). Dieu institue en vis à vis de lui des
partenaires, libres de leur réponse. Celui qui crée librement
crée des êtres libres, à son image, pour un rapport
de sujet à sujet, dans un dialogue d'Alliance. Un Verbe Créateur
crée des êtres de parole.Le rapport de liberté
entre Dieu et l'homme est foncièrement un rapport moral où
la "Sainteté" de Dieu est devant l'homme comme un appel à
être et ses commandements comme une invitation à choisir
la vie. Dès lors, la faute morale n'est pas d'abord atteinte à
Dieu lui-même, mais atteinte à Dieu parce qu'elle nous atteint
nous-mêmes comme un manque à être. Dieu est blessé
dans nos blessures, qui font, partiellement et provisoirement, échec
à son désir créateur : faire de nous des humains
humanisés à la ressemblance de son Fils, puisqu'aussi bien
création et incarnation sont liées, Jésus étant
"l'homme vrai" et le Verbe n'étant autre que ce Jésus-Fils
de Dieu.Dieu Créateur
a rendu possible la rencontre, il en a pris l'initiative. Il s'est préoccupé
de nous pour que nous préoccupant de lui nous advenions à
nous-mêmes, dans la liberté d'un dialogue. Nous serons d'autant
plus libres que nous ne serons pas déliés de Celui qui nous
donne à nous-mêmes. Suscités par lui, appelés
par lui, notre vocation est de naître à notre propre humanité
devant Dieu. La foi est le choix d'un trait d'union de l'homme à
Dieu qui le crée : une relation instauratrice qui au long des jours
nous porte à l'existence. Nous sommes des commencements d'être,
des devoir-être !
II - Une affirmation sur l'homme créé créateur en second
dans un tissu de relations : relation à la nature, relation aux
autres.
21 - N'imaginons
pas la création comme quelque chose de tout fait, mais comme quelque
chose en train de se faire. Or, nous avons une plus grande conscience
aujourd'hui de la solidarité de l'homme et de l'univers, sans doute
à cause des dangers qui menacent notre planète. Aussi notre
relation à la nature est-elle réinterrogée, et par
là notre foi en Dieu créateur quant à la responsabilité
qu'il a confiée à l'homme. "Soumettez" les bêtes, "dominez" la terre, qu'est-ce à dire ? Nous avons trop longtemps
traduit ces verbes de Genèse 1, 28 en termes de brutalité
et d'exploitation, ce qui est une perversion de la relation, oubliant
le don et la bonté de cette création; oubliant surtout Genèse
2, 15 : "Yahvé Dieu prit l'homme et l'établit dans le
jardin d'Eden pour le cultiver et le garder". Ce jardin est confié à la gérance de l'homme, pour qu'il prolonge l'acte créateur
de Dieu, pour que, prenant possession, certes, de son domaine, il en fasse
une terre habitable pour tous. Devant le pillage des ressources naturelles,
devant les risques technologiques majeurs de notre époque (risque
nucléaire, atteintes à l'atmosphère, etc.), devant
le développement insuffisamment contrôlé des bio-technologies,
et la pauvreté qui s'étend comme un véritable fléau
en de nombreux points de la planète, il est plus que temps de donner
l'alerte : si nous n'allons pas vers un changement radical des orientations
de nos sociétés humaines, nous risquons la catastrophe.
Que pouvons-nous faire, sinon joindre nos voix aux scientifiques, aux
politiques, aux associations qui sonnent l'alarme, et donner nos voix
à ceux qui, dépassant les nationalismes étroits,
se préoccupent d'instaurer une autorité mondiale soucieuse
d'une gérance raisonnable de la nature au bénéfice
de l'ensemble des humains.
22 - Et Dieu dit : "Faisons l'homme à notre image"... "Homme
et femme il les créa", en leur demandant d'être à
leur tour procréateurs : "Soyez féconds et multipliez-vous"
21 .J. Moltmann a remarqué
l'aspect curieux de ce passage de la Genèse : Dieu est au pluriel
: "Faisons" quand "l'homme" est au singulier...Puis Dieu est au singulier
: "Il" les créa, quand les humains sont au pluriel "Homme
et femme", sans compter les enfants à venir.Et il en tire cette
conclusion : "Au Dieu unique, différencié en lui-même
et un avec lui-même, correspond alors une communauté d'êtres
humains, hommes et femmes qui s'unissent et deviennent un" 22.
La communauté des humains correspond à Dieu lui-même.
De même qu'en Dieu il y a différence et unité, de
même les différences entre les humains reflètent l'image
de Dieu dans la mesure où elles parviennent à l'unité.Nous sommes proches
des paroles de Jésus dans l'Evangile de Jean : "Que tous soient
un, comme toi, Père, tu es en moi, et que je suis en toi, qu'ils
soient en nous eux aussi..."23 . L'image
de Dieu ne peut pas être vécue dans la solitude... L'analogue
de l'image de Dieu se situe dans la relation différenciée,
dans la différence riche en relations, dans une vie communautaire
socialement ouverte, si nous voulons correspondre à la vie éternelle
du Père, du Fils et de l'Esprit, l'unique Dieu d'amour. L'image
de Dieu est un don pluriel, et vivre à sa ressemblance un impératif
d'unité pour nos existences différentes.