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chez Alain Delaye

JEAN DE LA CROIX

Fin du commentaire de La vive flamme d’amour

Jean de la Croix - La vive flamme d’amour

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TROISIÈME COUPLET


Ô torches de lumière,
dans les splendeurs desquelles
les profondes cavernes du sens
qui était obscur, aveugle,
par d'étranges faveurs,
chaleur et clarté donnent à l'ami.


En ce couplet, l'âme rend grâces à son Époux pour les grandes faveurs qu'elle reçoit de l'union qu'elle a avec lui... Ses puissances et ses sens qui avant cette union étaient obscurs et aveugles, étant éclairés et énamourés, peuvent désormais demeurer clairs, avec chaleur d'amour, ainsi qu'ils le sont, afin de donner lumière et amour à celui qui les a rendus lumineux et amoureux... Et c'est de quoi l'âme se délecte ici parce qu'elle peut se servir des splendeurs et de l'amour qu'elle reçoit pour resplendir devant son Bien-aimé et l'aimer."


LA LUMIÈRE ET LA CHALEUR DES ATTRIBUTS DIVINS


Ô torches de lumière,

"Les torches ont deux propriétés : l'une est de luire, l'autre est d'échauffer...


Dieu, en son être unique et simple est toutes les vertus et grandeurs de ses attributs : il est tout-puissant, sage, bon, miséricordieux, juste, fort, amoureux, et autres attributs et vertus infinies que nous ne connaissons pas. Or, comme il est toutes ces choses en son être simple, lorsqu'il est uni à l'âme... elle voit distinctement en lui toutes ces vertus et grandeurs... et chacune est une torche qui l'éclaire et lui donne chaleur d'amour...


Le contentement que l'âme reçoit au ravissement d'amour qui lui est communiqué par le feu de la lumière de ces flambeaux est admirable et immense, car il est d'autant plus abondant qu'il provient de nombreux flambeaux : chacun embrase d'amour, et la chaleur de l'un aide celle de l'autre ; et la flamme de l'un aide celle de l'autre, comme aussi la lumière de l'un, celle de l'autre... Et l'âme est ici immensément absorbée dans de délicates flammes et navrée subtilement d'amour en chacune d'elles.


Quand quelqu'un aime quelqu'un d'autre ou lui fait du bien, il lui fait du bien et l'aime selon sa condition et selon les propriétés qu'il a en soi. Et ainsi ton Époux qui est en toi te départit ses grâces selon ce qu'il est. Étant tout-puissant, il te fait du bien et t'aime avec toute-puissance ; étant sage, tu sens qu'il t'aime et te fait du bien avec sagesse; étant infiniment bon, tu sens qu'il t'aime avec bonté ; étant saint, tu sens qu'il t'aime et te fait des grâces avec sainteté ; étant juste, tu sens qu'il t'aime et te fait justement du bien ; étant miséricordieux, compatissant et clément, tu sens sa miséricorde, sa compassion et sa clémence ; étant puissant, élevé et délicat, tu sens qu'il t'aime d'un amour puissant, élevé et délicat ; comme il est net et pur, tu sens qu'il t'aime avec pureté et netteté ; et comme il est véritable, tu sens qu'il t'aime vraiment ; étant libéral, tu reconnais qu'il t'aime et t'accorde ses grâces avec libéralité, sans aucun intérêt, mais seulement pour te faire du bien ; et comme il est la vertu de la souveraine humilité, il t'aime avec une souveraine humilité et avec une souveraine estime pour toi, en te rendant égale à soi, se découvrant lui-même à toi, avec allégresse, par le moyen de toutes ses connaissances, avec son visage plein de grâces, te déclarant en cette union, non sans grande jubilation de ta part : je suis à toi et pour toi ; je prends plaisir d'être ce que je suis, afin d'être à toi et de me donner à toi.


Qui pourra donc exprimer, ô âme heureuse, ce que tu sens, lorsque tu te vois ainsi aimée et entourée d'une telle estime ? ... Tu es merveilleusement réjouie selon l'entière harmonie de ton âme et de ton corps, étant toute devenue un paradis d'irrigation divine (Ct 4,15).


O chose admirable qu'en ce temps l'âme regorge d'eaux divines ; en elles, elle-même déborde à la manière d'une fontaine abondante qui regorge des eaux divines de toutes parts ! Parce que, bien qu'à la vérité cette communication dont nous parlons soit la lumière et le feu de ces torches de Dieu, toutefois... ce sont aussi comme des eaux de vie qui rassasient la soif de l'esprit avec impétuosité. En fait ces torches de feu sont les eaux vives de l'Esprit... De toutes façons, ce qui se peut dire en ce couplet est moins que ce qu'il y a, parce que la transformation de l'âme en Dieu est indicible. Tout se donne à entendre en cette parole, que l'âme est faite Dieu de Dieu, par participation de lui-même et de ses attributs qui sont ceux qu'elle appelle ici torches de feu."


SPLENDEURS DE L'ÂME : REFLETS DE DIEU


dans les splendeurs desquelles


"Ces splendeurs sont les connaissances amoureuses que les torches des attributs divins donnent de soi à l'âme, auxquels étant unie selon ses facultés, elle resplendit aussi comme eux, étant transformée en splendeurs amoureuses...


Les mouvements de cette flamme divine qui sont les vibrations et les flambées dont nous avons parlé, ne proviennent pas de l'âme seule transformée en flammes du Saint-Esprit, ni non plus du Saint-Esprit seul, mais de l'un et de l'autre assemblés, lui faisant mouvoir l'âme, comme le feu fait mouvoir l'air enflammé... Ces mouvements et élans de flammes sont les jeux et fêtes joyeuses que nous disions l'Esprit-Saint faire en l'âme, en lesquels il semble toujours qu'il veut achever de donner la vie éternelle et de la conduire à sa parfaite gloire, l'introduisant désormais en lui... 


Les splendeurs de ces torches dont nous parlons s'appellent d'un autre nom : "obombrations". Obombration veut dire : action d'ombrer, de faire ombre, c'est comme prendre sous sa protection et faire plaisir et grâce... Comme donc les vertus et attributs de Dieu sont des flambeaux allumés et resplendissants, ils ne peuvent manquer de toucher l'âme avec leurs ombres, qui doivent être elles aussi allumées et éclatantes, tout comme les flambeaux qui la font, et ainsi ces ombres seront des splendeurs... ainsi l'âme connaît et savoure la puissance de Dieu dans l'ombre de sa puissance ; la sagesse de Dieu dans l'ombre de sa sagesse ; sa bonté infinie dans l'ombre qui l'environne de l'infinie bonté ; enfin elle goûte la gloire de Dieu dans l'ombre de sa gloire.


O admirable excellence de Dieu : comme ces torches des attributs de Dieu consistent en un simple Être et en lui seul se savourent, néanmoins ils se voient distinctement, aussi embrasés l'un que l'autre, et chacun étant substantiellement l'autre. Ô abîme de délices ! D'autant plus abondant que tes richesses se trouvent plus recueillies en l'unité et simplicité infinies de ton Être unique !"


LE VIDE INSONDABLE DES PUISSANCES DE L'ÂME


les profondes cavernes du sens


"Ces cavernes sont les puissance de l'âme : la mémoire, l'entendement et la volonté, lesquelles sont d'autant plus profondes qu'elles sont plus capables de grands biens, vu qu'elles ne se remplissent avec rien moins que l'infini.


Il faut noter que tant que ces cavernes des facultés ne sont pas vides et purifiées et nettes de toute affection des créatures, elles ne sentent point le grand vide de leur profonde capacité ; parce que, durant cette vie, pour petite que soit la chose qui s'attache à elles, elle est suffisante pour les embarrasser et les charmer... Et c'est chose étonnante, qu'étant capables de biens infinis, le moindre des biens est suffisant pour les empêcher... mais quand elle sont vides et purifiées, la faim et la soif qu'elles endurent et l'angoisse du sens spirituel sont intolérables... Cette si grande affliction arrive d'ordinaire vers la fin de l'illumination et de la purification de l'âme, avant qu'elle n'arrive à l'union, où elle est enfin satisfaite... Et ce sont ceux-là qui sont travaillés d'impatience d'amour, lesquels ne peuvent demeurer longtemps sans recevoir ou mourir.


Il faut référer ce passage au début du Cantique spirituel, c'est-à-dire aux strophes qui chantent les peines de l'amour impatient : "Où t'es-tu caché Ami... ?" Cette référence est précieuse pour situer le temps de cet amour : il arrive "vers la fin de l'illumination et de la purification de l'âme, avant qu'elle n'accède à l'union". C'est pourquoi nous ne devons pas nous étonner de son intensité. Ceux qui le vivent "ne peuvent rester longtemps sans recevoir ou mourir". Rappelons que Jean de la Croix lui-même a vécu cette période difficile dans le cachot de Tolède où il écrivit les trente premières strophes du Cantique.


Quant à la première caverne qui est l'entendement, son vide est la soif de Dieu... la soif des eaux de la sagesse divine qui est l'objet de l'entendement.


La seconde caverne, c'est la volonté et son vide est une faim de Dieu si grande qu'elle fait défaillir l'âme... Cette faim est la faim et le désir de la perfection d'amour à laquelle celle-ci prétend.


La troisième caverne est la mémoire, et son vide est une consomption et une liquéfaction de l'âme pour la possession de Dieu...


La capacité de ces cavernes est fort profonde puisque ce qui peut être reçu en elles, qui est Dieu, est profond et infini.


Mais, grand Dieu ! S'il est vrai que "lorsque l'âme désire Dieu d'une entière vérité, elle a déjà ce quelle désire", ainsi que dit saint Grégoire sur saint Jean, comment a-t-elle de la peine pour ce qu'elle a déjà ?"


Jean de la Croix répond à cette question en distinguant fiançailles et mariage spirituel. Dans le premier état, dit-il, l'âme, quoique déjà avancée et purifiée, ne l'est pas encore suffisamment pour le posséder. Et c'est pourquoi elle ressent un vide douloureux qui disparaît dans l'état de mariage spirituel. En fait, ajoute-t-il, lors des fiançailles, Dieu attise le désir de l'âme "parce que le désir de Dieu est une disposition pour s'unir à lui." Il profite ensuite de cette explication pour recommander aux âmes qui sont dans cette situation de ne pas se confier à n'importe qui.


C'EST DIEU QUI CHERCHE ET CONDUIT L'ÂME


"En premier lieu, il faut noter, dit-il, que si l'âme cherche Dieu, son Bien-Aimé la cherche davantage." Et si elle lui exprime ses désirs amoureux, lui-même répond "par l'odeur de ses onguents au moyen desquels il l'attire et fait qu'elle coure après lui. Ces onguents sont ses inspirations et touches divines...Que l'âme soit avertie qu'en cette affaire Dieu est le principal agent et le guide qui doit la conduire, comme un aveugle, par la main, au lieu où elle ne saurait aller... tout son principal soin doit être de prendre garde à n'apporter point d'obstacle à celui qui la guide... or cet empêchement lui peut arriver si elle se laisse conduire et guider par un autre aveugle ; et les aveugles qui la pourraient tirer du chemin sont trois, à savoir : le maître spirituel, le diable et elle-même."


Jean de la Croix examine alors un par un ces aveugles qui peuvent égarer l'âme : le maître spirituel d'abord qui doit avoir l'expérience spirituelle requise et sache faire la différence entre un débutant qui marche par la voie de la méditation et une âme plus avancée que Dieu commence à mettre en état de contemplation.


En effet, "en ce temps-ci, l'âme doit être gouvernée d'une façon totalement contraire à la première. Car si auparavant on lui donnait matière pour méditer, et si elle méditait, qu'on la lui ôe au contraire maintenant et qu'elle ne médite plus... parce qu'elle se pertit, par l'opération qu'elle veut exercer par le moyen du sens, du bien pacifique et de la quiétude qu'on lui donne secrètement en l'esprit... Ce serait mettre obstacle au principal agent qui est Dieu, lequel secrètement et tout doucement va mettant en l'âme la sagesse et connaissance amoureuse, sans spécification d'actes... Et ainsi, l'âme aussi doit marcher avec une simple attention amoureuse vers Dieu, sans spécifier aucun acte, se comportant passivement, sans apporter de son côé aucune diligence, mais seulement avec un regard amoureux tout simple, comme quelqu'un qui ouvre les yeux avec un regard d'amour.


Et puisque Dieu se comporte alors en son endroit avec une connaissance simple et amoureuse, en la façon de lui donner, de même l'âme doit aussi se comporter en son endroit, en la façon de recevoir, avec une connaissance ou un regard simple et amoureux, afin que par ce moyen une connaissance s'assemble avec une autre, et un amour avec l'autre."


CE QUE L'ÂME DOIT FAIRE ET NE PAS FAIRE


"Pour recevoir cette connaissance amoureuse, l'âme ne doit être attachée à rien, ni à l'exercice de la méditation ni au discours, ni à aucun goût - sensible ou spirituel - ni à aucune autre connaissance, quelle qu'elle soit, parce qu'il est besoin que l'esprit soit si libre et anéanti à l'égard de tout, que quelque pensée, discours ou saveur que ce soit à quoi l'âme se veuille alors appuyer, l'empêchera, l'inquiétera, fera bruit en ce profond silence qui doit être en l'âme pour pouvoir entendre un si profond et si délicat langage.


C'est pourquoi, s'il arrive que de cette manière l'âme se sente mettre en silence et à l'écoute, elle doit oublier même l'exercice de cette attention amoureuse que j'ai dite, afin qu'elle demeure libre pour ce qu'alors le Seigneur lui veut. Elle ne doit user de cette attention amoureuse que quand elle ne se sent pas mettre en solitude ou oisiveté intérieure, oubli ou écoute spirituelle, ce qui se fait avec une paisible tranquillité et un engloutissement intérieur.


La pure contemplation consiste à recevoir, et il n'est pas possible que cette très haute sagesse, ce langage de Dieu, se puisse recevoir, sinon en un esprit silencieux et non appuyé sur les goûts et sur les connaissances acquises par discours.


Quitte donc, ô âme spirituelle, les poussières, les poils et les brouillards, et purifie ton oeil, et le clair soleil t'éclairera, de sorte que tu verras clair. Mets ton âme en paix, la retirant et la délivrant du joug et de la servitude da la faible opération de sa capacité - qui est la captivité d'Égypte - et conduis-la, ô maître spirituel, à la terre d'abondance où coulent le lait et le miel. Car, comprenez-le, c'est pour cette liberté et ce saint repos de enfants de Dieu que celui-ci l'appelle au désert.


Donc, quand l'âme vient à s'approcher de cet état... éloignez-la et mettez-la en solitude tant qu'il vous sera possible ; parce que plus elle obtiendra cela, et plus vite elle s'approchera de cette oiseuse tranquillité, plus abondamment l'esprit de la sagesse divine lui sera infus. Car cet esprit est amoureux, tranquille, solitaire, paisible, doux et enivrant pour l'esprit, lequel se sent navré et dérobé tendrement et doucement, sans savoir par qui, ni où, ni comment.


Les biens que cette communication et contemplation silencieuses laissent imprimés en l'âme, sans qu'elle les sente alors, sont inestimables, parce que ce sont des onctions très secrètes, et partant très délicates, du Saint-Esprit, qui comble secrètement l'âme de richesses, de grâces et de dons spirituels, car celui qui les fait étant Dieu, ne les fait pas moins qu'en qualité de Dieu."


CE QUE DOIT SAVOIR LE MAÎTRE SPIRITUEL


Jean de la Croix reprend alors sa critique des maîtres spirituels qui ne savent pas conduire les âmes dans cette voie de la contemplation et termine en disant : "Que les gens qui guident les âmes prennent bien garde et considèrent soigneusement que le principal agent, guide et moteur des âmes en cet état, ce n'est pas eux, mais le Saint-Esprit qui ne perd jamais le soin qu'il en a... Car, encore que l'âme ne fasse rien alors, Dieu opère en elle. Qu'ils se contentent donc de dépêtrer l'âme et de la mettre en oisiveté... de manière qu'elle demeure vide, en pure négation de toute créature, établie en pauvreté spirituelle...


L'âme étant de cette façon affranchie de toutes choses, étant arrivée à être vide et désappropriée d'elles, ce qui est tout ce qu'elle peut faire de sa part, il est impossible, quand elle fait ce qui est de sa part, que Dieu manque de faire ce qui est de la sienne et de se communiquer à elle, au moins en secret et en silence. Et plus impossible est cela, qu'il n'est impossible que le soleil manque à répandre ses rayons en un lieu serein et découvert. Car tout ainsi que le soleil se lève dès l'aube et donne sur ta maison afin d'y entrer si tu ouvres la fenêtre, ainsi Dieu, qui, "pour garder Israël, ne dort point ni ne sommeille", entrera en l'âme vide et l'emplira de biens divins.


"Si le Seigneur ne bâtit la maison, celui qui la bâtit travaille en vain". Dieu est donc l'artisan... et c'est son métier, ainsi que dit le sage, de conduire l'âme au chemin, c'est-à-dire aux biens surnaturels, par des moyens et manières que ni toi ni l'âme n'entendent.


Il n'est pas besoin, en la contemplation par le moyen de laquelle Dieu répand en l'âme quelque chose de lui-même, qu'il y ait une connaissance distincte, ni que l'âme exerce des actes d'intelligence ; parce que Dieu lui communique en un acte seul lumière et amour tout ensemble, à savoir une connaissance amoureuse que nous pouvons appeler une chaude lumière. Elle et confuse et obscure pour l'entendement parce qu'est ... comme dit saint Denis, un rayon d'obscurité à l'entendement.


Pour Dieu, encore que l'âme ne le goûte pas distinctement, elle le goûte toutefois secrètement en cette infusion obscure et générale, plus que toutes les choses distinctes, car elle voit clairement qu'aucune d'elles ne lui donne autant de contentement que cette quiétude solitaire. Et elle l'aime par-dessus tout ce qui est aimable... C'est pourquoi il n'y a pas de quoi se tourmenter si la volonté ne peut s'arrêter aux goûts et douceurs des actes particuliers, elle va de l'avant, puisque ne pas retourner en arrière pour embrasser quelque chose de particulier, c'est aller en avant vers l'inaccessible qui est Dieu... Et c'est le moyen d'accomplir vraiment le précepte d'amour qui enjoint d'aimer Dieu par-dessus toutes choses - ce qui ne peut être sans dénuement et sans être vide de toutes."


LES TROIS AVEUGLES


Jean de la Croix reprend ici son explication sur les trois aveugles qui peuvent égarer l'âme : le mauvais directeur, le démon et l'âme elle-même.


Les directeurs qui ne laissent pas les âmes jouir de cette quiétude "ne savent pas ce que c'est que l'esprit. IIs font à Dieu une grand injure avec mépris, mettant leur main grossière là où Dieu met la sienne, car il lui a coûté beaucoup pour conduire ces âmes jusqu'ici, et il fait grand état de les avoir amenées à cette solitude et à cette vacuité de leurs puissances et opérations, afin de leur pouvoir parler au coeur - ce qui est la chose qu'il prétend toujours - les prenant en sa main, c'est lui désormais qui règne en l'âme avec abondance de paix et de tranquillité."


Ces directeurs, ajoute Jean de la Croix, seront punis car ils sont tenus à bien faire, surtout "en chose de si grande importance et en affaire si haute que l'est l'état de ces âmes, auxquelles il y a presque un bien infini à qui réussit bien, comme au contraire une perte presque infinie à qui vient à faillir."


"Le deuxième aveugle qui peut troubler l'âme en ce genre de recueillement, c'est le malin esprit" qui peut distraire l'âme en la ramenant à des pensées et à des goûts particuliers. "Et c'est chose digne de grande compassion que l'âme, faute de se connaître, afin de manger un petit morceau de connaissance particulière et de douceur, se prive du bonheur qu'elle aurait que Dieu la dévorât tout entière - parce que c'est ce qu'il fait en cette solitude où il la met, l'absorbant toute en lui par le moyen de ces onctions spirituelles solitaires.


Par cette façon de faire, pour un peu plus que rien, le démon cause à l'âme de très grands dommages, faisant perdre de grandes richesses, la tirant à la manière d'un poisson avec un peu d'appât, du gouffre des eaux simples de l'esprit où elle était abîmée et noyée en Dieu, sans trouver fond, ni appui.


Le troisième aveugle, c'est l'âme elle-même, laquelle faute de connaître sa condition, se trouble elle-même et se fait tort... comme elle voit qu'elle ne fait rien, elle tâche de faire quelque chose, et ainsi elle se distrait et se remplit de sécheresse et de dégoût, elle qui jouissait de l'oisiveté, de la paix et du silence spirituel au moyen desquels Dieu allait l'embellissant.


En cette quiétude l'âme doit prendre garde que, bien qu'elle ne s'aperçoive pas qu'elle s'avance et fasse quelque chose, elle fait beaucoup plus de chemin que si elle allait sur ses pieds, parce que Dieu la porte sur ses bras. Et ainsi, bien qu'elle chemine au pas de Dieu, elle ne sent pas le pas. Et encore qu'elle-même n'opère rien avec ses puissances, elle fait beaucoup plus que si elle le faisait, puisque Dieu est l'ouvrier.


Comme dit le sage, "les paroles de la sagesse s'entendent dans le silence". Que l'âme s'abandonne entre les mains de Dieu et qu'elle ne se mette point en ses propres mains, ni en celles des deux autres aveugles."


L'ÂME ILLUMINÉE DONNE DIEU À DIEU


"Retournons maintenant au propos de ces profonde cavernes des puissances de l'âme... L'âme en ce verset appelle ces trois facultés de la mémoire, de l'entendement et de la volonté, les profondes cavernes du sens parce que, par leur moyen et en elles, elle sent et savoure profondément les grandeurs et excellences de la sagesse divine.


qui était obscur, aveugle,


À savoir avant que Dieu ne l'illumine. L'obscurité est l'ignorance de l'âme avant que Dieu ne l'éclaire par cette transformation.


Ainsi, la lumière de la grâce que Dieu avait auparavant donnée à cette âme, avec laquelle il lui avait éclairé l'oeil de l'abîme de son esprit... attire un autre abîme de grâce qui est cette transformation divine de l'âme en Dieu.


Oh ! Qui pourrait ici dire combien il est impossible que l'âme qui a quelque appétit puisse juger des choses de Dieu selon ce qu'elles sont !... Car cette taie et ce nuage de l'appétit étant sur l'oeil du jugement, elle ne voit que la taie.


Donc, ce sens de l'âme qui auparavant était en obscurité - étant dépourvu de cette divine lumière de Dieu - et qui était aveugle - du fait de ses appétits et affections - est désormais non seulement éclairé et clairvoyant, avec ses profondes cavernes, par le moyen de cette divine union avec Dieu, mais encore il est devenu comme une lumière éclatante, de sorte que, et lui et ses profondes cavernes


par d'étranges faveurs,
chaleur et clarté donnent à l'ami.


Ces cavernes des puissances sont maintenant comme des flambeaux allumés, dans les splendeurs des flambeaux divins, rendant à l'Aimé la même lumière et la même chaleur d'amour qu'elles ont reçues.


Avec d'étranges faveurs, c'est-à-dire éloignées de tout ce que l'homme peut communément penser.


Elle rend à son Bien-aimé en son Bien-Aimé la même lumière et la même chaleur qu'il reçoit de lui, parce que, comme elle est ici faite une même chose avec lui, elle est en quelque façon Dieu par participation... elle est comme l'ombre de Dieu. Et à raison de cela, étant ombre de Dieu par le moyen de cette substantielle transformation, elle fait en Dieu, par l'entremise de Dieu, ce que Dieu fait en elle par lui-même, et de la même façon qu'il le fait, parce que comme la volonté de tous deux n'est qu'une, ainsi l'opération de Dieu et la sienne ne sont qu'une.... Ainsi elle donne Dieu à Dieu même, en Dieu. Et cela est l'entier et vrai don que l'âme fait à Dieu.


Et ainsi, il se fait entre Dieu et l'âme un amour réciproque qui s'établit en conformité d'union et de don de mariage en laquelle tous deux assemblés possèdent les biens l'un de l'autre, qui consistent en la divine essence.


Quant à ce qui est de l'amour, l'âme se comporte donc envers Dieu avec d'étranges faveurs. Celles-ci sont trois : La première est que l'âme aime ici Dieu non par elle-même, mais par lui-même, ce qui est une admirable faveur, car ainsi elle aime par le Saint-Esprit, ni plus, ni moins que le Père et le Fils s'aiment... La seconde excellence est qu'elle aime Dieu en Dieu, parce qu'en cette union véhémente, l'âme s'engloutit en l'amour de Dieu. Et Dieu de son côé se consigne entre les mains de l'âme avec grande véhémence. La troisième et principale faveur d'amour est d'aimer Dieu pour ce qu'il est ; parce qu'elle ne l'aime pas seulement parce qu'il est libéral, bon, juste, glorieux, ... à son endroit, mais beaucoup plus puissamment parce qu'il est en soi essentiellement tout cela."


Jean de la Croix revient, pour clore le commentaire de cette troisième strophe, sur le thème de l'amour dont il dégage quelques aspects importants. Sa source : Dieu, son mode : l'engloutissement, et sa raison : ce qu'est Dieu, par-delà ce qu'il peut révéler ou donner.


Il va, dans la dernière strophe, décrire deux manières particulières qu'a cet amour de se manifester, à travers deux métaphores : celle du réveil et celle de la respiration.


QUATRIÈME COUPLET


Que doux et amoureux
tu t'éveilles en mon sein
où toi seul en secret as ton séjour.
Ton souffle savoureux
plein de gloire et de bien,
que délicatement il m'énamoure !


"L'âme s'adresse ici à son époux avec beaucoup d'amour, l'estimant et le remerciant de deux effets admirables qu'il a faits quelquefois en elle par le moyen de cette union.


Le premier effet est un réveil de Dieu en l'âme et la façon dont il se fait est toute de douceur et d'amour ; le second est une respiration de Dieu en l'âme... et ce qui en rejaillit ici sur l'âme, c'est de l'énamourer délicatement et tendrement."

LE RÉVEIL AMOUREUX

"En ceci, l'âme se sert de la comparaison de celui qui respire quand il se réveille de son sommeil :


Que doux et amoureux
tu t'éveilles en mon sein


Dieu réveille l'âme de tant de façons que si nous nous mettions à les rapporter, nous n'aurions jamais fini. Mais ce réveil que l'âme nous veut ici donner à entendre que le Fils de Dieu lui fait, est, ce me semble, un des plus relevés et qui lui fait le plus de bien. Parce que ce réveil est un mouvement que le Verbe fait en la substance de l'âme, d'une grandeur, d'une seigneurie et d'une gloire si sublimes, et d'une suavité si intime, qu'il semble à l'âme que tous les baumes et parfums odorants et toutes les fleurs du monde se remuent et se démènent, se mélangeant pour la délecter..."


Et, ajoute Jean de la Croix, non seulement le Verbe se meut mais toutes choses en lui.


"L'âme voit là comment toutes les créatures, supérieures et inférieures, tiennent de lui leur vie, leur force et leur conservation.... elle les voit en lui avec leur force, leur racine et leur vigueur, toutefois elle connaît tellement que Dieu est toutes ces choses en son être, avec une éminence infinie, qu'elle les connaît mieux en l'être de Dieu qu'en elles-mêmes. Et c'est en quoi consiste la grandeur de la délectation que l'âme reçoit en ce réveil, connaissant les créatures par Dieu et non Dieu par les créatures. Car ceci est connaître les effets par leur cause et non pas la cause par les effets - ce qui est une connaissance par forme de vestige, tandis que cette autre manière de connaître est essentielle.


L'âme voit en un seul clin d'oeil ce que Dieu est en lui et ce qu'il est en ses créatures... Étant elle-même substantiellement en Dieu ainsi que l'est toute créature, Dieu lui ôe quelques-uns de ces voiles et quelques-unes de ces courtines qu'elle a devant elle en grand nombre, afin qu'elle puisse le voir tel qu'il est. Et par ce moyen, son visage plein de grâces se fait entrevoir comme par transparence, quelque peu obscurément.


On ne peut absolument pas dire ce que l'âme connaît et ressent en ce réveil, touchant l'excellence de Dieu. Ce réveil étant une communication de l'excellence de Dieu en la substance de l'âme, qui est son sein, ainsi qu'elle dit ici, une puissance immense, comme la voix d'une multitude d'excellences et de milliers de milliers de vertus sans nombre de Dieu, retentit en l'âme.


On pourrait douter que l'âme puisse souffrir une si forte communication, attendu la faiblesse de sa chair... Il y a deux raisons pour lesquelles l'âme ne crie point, ni ne se pâme en ce réveil si puissant et si glorieux. La première est qu'étant désormais en état de perfection, la partie inférieure est très bien purifiée et conforme à l'esprit... la seconde est que Dieu garantit la nature, sans que l'âme sache si cela se passe dans le corps ou hors du corps...


Parce que Dieu se comporte ici aimablement avec l'âme, comme son égal et son frère, l'âme perd aussitô toute crainte...


où toi seul en secret as ton séjour.


Elle dit qu'il demeure secrètement en son sein, parce que ce doux embrassement se fait au fond de la substance de l'âme.


L'âme où il y a moins d'appétits et de goûts propres qui y font leur demeure, est celle où Dieu demeure de meilleur gré et comme en sa propre maison, la gouvernant et régissant, et il y fait son séjour d'autant plus secret qu'il y est plus seul."


LE SOUFFLE SAVOUREUX


"En ce réveil que l'époux fait en cette âme parfaite, tout ce qui s'y passe et qui s'y fait est parfait, parce que c'est lui qui fait tout. Et alors c'est comme quand quelqu'un se réveille et prend haleine : l'âme sent une délectation étrange en l'aspiration du Saint-Esprit en Dieu, en qui elle se glorifie souverainement et dont elle devient énamourée. C'est pourquoi elle ajoute :


Ton souffle savoureux
plein de gloire et de bien,
que délicatement il m'énamoure !


C'est une respiration que Dieu fait en l'âme, en laquelle, moyennant, ce réveil de la haute connaissance de Dieu, il lui souffle l'Esprit-Saint avec la même proportion que l'intelligence et la connaissance de Dieu ont été ; il l'absorbe fort profondément dans le Saint-Esprit, la ravissant en amour avec une excellence et une délicatesse divines."


FIN DE LA DÉCLARATION DE LA CHANSON

QUI TRAITE DE LA PLUS INTIME

ET PLUS RELEVÉE UNION

ET TRANSFORMATION EN DIEU.


Ainsi s'achève "la Vive Flamme" et avec elle les grands traités de Jean de la Croix, tous centrés sur l'union à Dieu et la transformation en Dieu.


Cheminant sur une voie de détachement et de vacuité, le sentier du rien décrit dans "la Montée du Carmel", l'âme arrive au sommet de la montagne de Dieu pour y trouver la même vacuité : "Et sur la montagne : rien". Mais celle-ci lui est désormais devenue douce et savoureuse.


Guidée par la lumière qui brille au fond de son coeur, elle traverse la nuit obscure des sens et de l'esprit, et rejoint l'aube paisible de Dieu.


Courant impatiemment à le recherche de son bien-aimé, elle finit par le rejoindre dans un jardin de délices.


Plongeant dans le brasier d'amour divin, au centre le plus profond d'elle-même, elle s'y consume, et se retrouve, braise divine, transformée en feu. 


S'éveillant de sa vie fantasmatique à la Réalité, elle se découvre respirant le souffle même de Dieu.


Mais toutes ces métaphores, Jean de la Croix le sait, ne sont que balbutiements essayant d'exprimer l'ineffable, l'indicible merveille de notre grande aventure intérieure.


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