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JEAN DE LA CROIX

Commentaires du Cantique spirituel A

Jean de la Croix - Cantique spirituel A

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II. LA GRÂCE DE L'AMOUR UNITIF


Douzième strophe

Ami, détourne-les
voici que je m'envole. 


Reviens colombe,
car le cerf blessé
paraît sur la colline
savourant le souffle frais de ton vol.


Cette strophe marque un tournant dans le Cantique. L'âme obtient ce qu'elle a demandé avec tant d'impatience. Les yeux de l'Ami commencent à lui apparaître, un rayon de la lumière divine l'illumine, et cela "avec une si grande force, qu'elle sort de soi par ravissement et extase". Mais, peu habituée à ce genre d'expérience, elle n'en supporte pas l'intensité et ressent "une grande crainte". Il lui semble qu'elle va se détacher de son corps. D'où les premiers vers :


Ami, détourne-les
voici que je m'envole.


Jean de la Croix perçoit ce qu'a de contradictoire cette nouvelle demande qui va à l'encontre des précédentes et il s'embrouille un peu en essayant de la justifier : "Ce n'est pas que l'âme en demandant à son Ami de détourner ses yeux, veuille qu'il les détourne. Mais c'est une façon de parler qui procède de la crainte naturelle... L'âme - dit-il - ne voudrait pas perdre ces visites de l'Ami, mais voudrait les recevoir dans le vol de l'esprit hors de la chair, où l'on en jouit librement..."

Bref, l'âme est ambivalente : elle veut voir son Dieu qui commence à se manifester à elle avec force, mais elle voudrait que cela se fasse sans troubles. Elle a peur des effets corporels de cette vision.


Jean de la Croix profite de ce trouble pour faire ici quelques remarques concernant les extases :

1) L'âme abandonne alors le corps qui demeure sans conscience, comme le dit lui-même St Paul (2 Cor 12, 2).

2) Ce sont des choses qui arrivent à "ceux qui ne sont pas arrivés à l'état de perfection, mais qui cheminent encore dans l'état des progressants. Ceux qui y sont arrivés ont toute la communication faite en paix et suave amour, et chez eux ces ravissements, qui sont communications disposant à cette communication totale, cessent."

3) Thérèse de Jésus ayant laissé en la matière d'admirables écrits qui vont bientôt paraître, il est inutile de s'y étendre ici.


Retour à la strophe :


"Reviens colombe"


L'Ami répond là encore à la demande de l'âme et stoppe net son envol vers la vision béatifique : "Reviens colombe" car "le temps d'une si haute connaissance n'est pas encore venu, accommode-toi de la connaissance imparfaite que je te communique."


Pour la consoler toutefois, il assortit ce coup d'arrêt d'une déclaration d'amour :


car le cerf blessé
paraît sur la colline
savourant le souffle frais de ton vol.


"Si tu es blessée par l'amour que tu me portes, moi aussi, comme le cerf, je viens vers toi blessé d'amour..." 

"Cet amour de l'âme - dit Jean de la Croix - fait accourir l'Époux pour boire à cette fontaine d'amour de son Épouse, comme les eaux fraîches attirent vers elles le cerf altéré et blessé pour s'y rafraîchir."

Il est clair ici que la relation d'amour se joue à deux pour le meilleur et pour le pire. Les amants souffrent des mêmes maux et jouissent des mêmes délectations. Il n'y a pas que l'âme à être blessée, Dieu l'est aussi, pas seulement elle à être soulagée et comblée, Dieu partage sa joie et le lui dit.


paraît sur la colline


Ce vers est l'occasion, pour Jean de la Croix, de nous donner une belle définition de la contemplation, notion centrale chez lui : "La contemplation est un lieu élevé où Dieu commence en cette vie à se communiquer à l'âme et à se montrer à elle, mais il n'y paraît pas entièrement."


savourant le souffle frais de ton vol


Dans cet autre vers, il discerne une référence à la vie intratrinitaire : le vol de la contemplation engendre en l'âme la brise de l'amour de même qu'en Dieu la contemplation du Père et du Fils engendre le souffle d'amour du St Esprit. Ce parallèle sera repris plus loin, à la strophe 38 : "L'âme unie et transformée en Dieu aspire en Dieu, à Dieu, la même aspiration divine que Dieu, étant en elle, aspire en Soi-même à elle."


Bref, l'âme participe au mouvement trinitaire de connaissance et d'amour que vit le Dieu qui l'habite. "C'est ce que St Paul a voulu signifier lorsqu'il a dit : "Pour autant que vous êtes enfants de Dieu, Dieu a envoyé l'Esprit de son Fils en vos coeurs, criant : Abba Père." (Ga 4, 6).


Conclusion : "Pour stimuler Dieu à l'aimer davantage - si on peut dire - et à se délecter en son âme", l'amoureux doit exercer ce que dit St Paul de l'amour : "La charité est patiente, elle est bienveillante, elle est sans malice, sans orgueil. Elle n'est pas ambitieuse, elle ne cherche pas son intérêt, elle ne s'irrite pas, elle ne pense point de mal, ne se réjouit pas de la méchanceté, mais elle met sa joie dans la vérité, elle endure tout ce qu'il y a à endurer, croit tout ce qu'il y a à croire, elle espère tout, elle supporte tout » (1 Cor 13, 4-7).


Après nous avoir entraîné au troisième ciel de St Paul, Jean de la Croix nous ramène donc sur terre et nous rappelle avec lui, de la façon la plus pragmatique, en quoi consiste l'exercice du véritable amour.


Treizième et quatorzième strophe


Mon aimé, les montagnes
les vallées solitaires, ombragées,
les îles prodigieuses,
les fleuves au bruit puissant,
le sifflement des vents porteurs d'amour.

La nuit tranquille
qui précède l'éveil de l'aurore,
la musique silencieuse,
la solitude sonore,
le souper qui récrée et qui énamoure.


Ces deux strophes sont parmi les plus belles du Cantique spirituel. Jean de la Croix les rassemble à cause de leur unité de ton et de contenu. Voici en bref ce qu'il en dit :


"En ce vol spirituel dont nous venons de parler, il nous est signifié un haut état d'union d'amour qu'on appelle fiançailles spirituelles avec le Verbe Fils de Dieu.... En ce jour bienheureux, non seulement ces angoisses véhémentes et ces plaintes amoureuses dont l'âme était auparavant travaillée, prennent fin, mais parée de biens, elle commence de jouir d'un état de paix, de délectation et de suavité d'amour...


L'âme sent en Dieu un pouvoir et une force terribles qui surpassent tout autre pouvoir et toute autre force ; et de plus elle goûte là une suavité et une délectation d'esprit admirables, elle trouve un vrai repos et une lumière divine, elle goûte hautement de la sagesse de Dieu qui reluit dans l'harmonie des créatures et des faits de Dieu, elle se sent pleine de biens, vide et exempte de maux ; et surtout, elle perçoit et goûte une inestimable réfection d'amour qui la confirme en amour.

Bref, l'âme perçoit en Dieu une telle plénitude qu'elle utilise tout son registre d'expériences sensibles dans ce qu'il a de plus beau et de plus bouleversant pour exprimer ce qu'elle ressent.


De plus les images évoquées ne sont pas de simples comparaisons mais des métaphores puissantes identifiant Dieu et le cosmos. "L'âme sent et connaît la vérité de ce que disait saint François, à savoir : "Mon Dieu et toutes choses"... Dieu est toutes choses à l'âme, et le bien de toutes... Tout ce qui est déclaré ici est éminemment en Dieu, sous un mode infini. Ou, pour mieux dire chacune de ces grandeurs rapportées ici est Dieu, et toutes ici sont Dieu. Car pour autant que l'âme s'unit avec Dieu, elle sent que Dieu est toutes les choses en un simple être... et que Dieu lui est toutes choses."


C'est dans le même esprit que Thérèse d'Avila pouvait écrire : "Celui qui a Dieu, rien ne lui manque. Dieu seul suffit." Et Etty Hillesum : "Le premier mot qui me vient à l'esprit, toujours le même, c'est Dieu. Il contient tout et rend tout le reste inutile." (Lettres de Westerbork, p.87)


Mon aimé, les montagnes


"Les montagnes sont hautes, abondantes, amples, belles gracieuses, florissantes et odoriférantes ; et mon aimé est pour moi ces montagnes.


les vallées solitaires, ombragées,


Les vallées solitaires sont tranquilles agréables, fraîches, ombreuses abondante en eaux douces.... mon aimé est pour moi ces vallées.


les îles prodigieuses,


Les îles prodigieuses sont entourées de la mer et au-delà des mers, fort écartées et éloignées de la communication des hommes, et ainsi il y croît et y naît des choses très différentes des nôtres... Et ainsi, pour les grandes et admirables nouveautés et connaissances fantastiques, éloignées de la connaissance commune, que l'âme voit en Dieu, elle l'appelle "îles prodigieuses"


les fleuves au bruit puissant,


L'âme se voit tellement investir en ce torrent de l'Esprit de Dieu, et être emporté par lui avec tant de force, qu'il lui semble être inondée de toutes les rivières du monde qui investissent et noient toutes les actions et passions dans lesquelles elle était auparavant. Et bien que cela se fasse avec tant de force, néanmoins, c'est sans tourment, parce que ces fleuves sont fleuves de paix.


Cette eau divine remplit le creux de son humilité et comble les vides de ses appétits.

Et elle sent en ces fleuves au bruit puissant un son et une voix spirituels qui dominent tout son et toute voix... Cette voix néanmoins est spirituelle et n'a point de sons corporels. Elle ne donne point la peine et la souffrance que font les autres sons, mais seulement grandeur, force et puissance, délectation et gloire. Et c'est comme une voix et un son intérieurs immenses qui remplissent l'âme de pouvoir et de force.


Dieu est une voix infinie, et quand il se communique à l'âme de la manière susdite, sa voix immense produit son effet... Cette voix est infinie parce que c'est Dieu même qui se communique, faisant voix dans l'âme. Mais néanmoins, il s'accommode à chacune, lui donnant une voix limitée selon qu'il lui est convenable, et il lui cause "beaucoup de délectation et de grandeur."Jean de la Croix, qui s'étend particulièrement sur cette faveur, cite aussi abondamment les textes de l'Ecriture qui, selon lui, en font état : Is 46,12 ; Ac 2, 2 ; Jn 12, 28-29 ; Ps 67, 34 ; Ap 14,2 ; Ez 1,24 ; Ct 2,14.


le sifflement des vents porteurs d'amour.


"L'âme dit ici deux choses : les vents et le sifflement... Elle appelle le sifflement de ces vents une très haute et très savoureuse intelligence de Dieu... Comme dans le vent on sent l'attouchement et le sifflement, ou le son, ainsi en cette communication de l'Époux on sent deux choses, à savoir le sentiment de délectation et l'intelligence.

Jean de la Croix réfère aussi ce vers à l'expérience de Dieu que fit Élie à l'entrée de sa grotte, dans une brise légère (III Rois, 19,12), et à celle de St Paul qui dit avoir entendu des secrets qu'il n'est pas permis à l'homme de redire (2 Cor 12, 4) .

Ce sifflement, dit-il aussi, est "une substance entendue", celle de Dieu. Il équivaut à la vision des "yeux désirés" mais au sein d'une contemplation obscure, car comme dit le pseudo-Denys, "la contemplation est un rayon de ténèbres".


la nuit tranquille


En ce sommeil spirituel que l'âme a dans le sein de son Bien-Aimé, elle possède et goûte tout le repos et la tranquillité de la nuit paisible et reçoit conjointement en Dieu une abyssale et obscure intelligence divine. C'est pourquoi elle dit que son ami est pour elle :


La nuit tranquille
qui précède l'éveil de l'aurore


En ce calme, l'entendement se voit élevé avec une nouveauté étrange par dessus toute intelligence naturelle à la divine lumière, de même que celui qui après un long sommeil ouvre ses yeux au jour qu'il n'attendait pas.... Ce qui le possède alors est un abîme de connaissance de Dieu.


la musique silencieuse


En ce repos et ce silence de la nuit et en cette connaissance de la lumière divine, l'âme aperçoit une convenance et une disposition admirables de la Sagesse de Dieu dans les différences de toutes les créatures et de ses oeuvres ; les voyant toutes et chacune d'elles douées d'une certaine correspondance à Dieu, en quoi chacune à sa manière publie ce que Dieu est en elle. De sorte que cela lui semble une harmonie musicale très relevée qui surpasse tous les concerts et toutes les mélodies du monde. Elle appelle cette musique silencieuse parce que c'est une intelligence calme et tranquille... et elle dit que son ami est cette musique.


la solitude sonore


ce qui est presque la même chose que la musique silencieuse. Les facultés spirituelles étant seules et vides, elles peuvent bien recevoir en esprit d'une façon très sonore le son spirituel de l'excellence de Dieu en soi et en ses créatures.

L'âme voit en cette calme sagesse dans toutes les créatures que chacune selon ce qu'elle a reçu de Dieu en soi donne témoignage par sa voix de ce que Dieu est. Elle voit que chacune, ayant Dieu en soi selon sa capacité, l'exalte à sa manière ; et ainsi toutes ces voix ensemble font une seule voix, un seul concert de la grandeur, de la sagesse et de la science de Dieu."

Etty Hillesum, dans son Journal - Une vie bouleversée -, utilise une métaphore analogue : "Le monde surgit comme une mélodie de la main de Dieu. Toute la journée, dit-elle, ces mots de Verwey ont résonné dans ma tête. Moi aussi je voudrais être comme une mélodie qui surgit de la main de Dieu." (Ed. néerl. p.7). Toutefois, Dieu n'est pas ici la musique, mais le musicien modulant la grande polyphonie du monde.


le souper qui récrée et qui énamoure


"Comme le souper est la fin du travail du jour et le commencement du repos de la nuit, de même cette connaissance calme fait sentir à l'âme une certaine fin de maux et une possession de biens où elle s'enflamme en l'amour de Dieu plus qu'elle n'était auparavant."


Il faut savoir - dit aussi Jean de la Croix - qu'en l'Écriture Sainte, ce nom de souper s'entend de la vision divine. Bien qu'il ne cite ici aucun texte, il nous renvoie à plusieurs qui, dans l'Ancien et le Nouveau Testament, évoquent le festin messianique des derniers temps :

- Is 25, 6 : Yahvé Sabaot préparera pour tous les peuples sur cette montagne un festin de viandes grasses et de bons vins.

- MT 8, 11: Beaucoup viendront du levant et du couchant prendre place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob dans le Royaume des cieux.

- Ap 19, 9 et 17 : Heureux les gens invités au festin de noces de l'Agneau.... Venez rallier le grand festin de Dieu.

Peut être cependant la citation biblique la plus proche de la métaphore du "souper qui énamoure" est-elle Ap 3,20 :

Voici que je me tiens à la porte et que je frappe ; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi. Car elle évoque une intimité absente dans les autres textes.


Quinzième strophe


Notre couche est fleurie,
de cavernes de lions entourée,
tout de pourpre embellie,
de paix édifiée
et de mille écus d'or couronnée.


"L'âme expose là l'heureux et sublime état auquel elle se voit élevée, la sûreté de cette condition et les richesses de dons et de vertus dont elle se voit dotée et parée dans le lit nuptial de son époux.


Notre couche est fleurie


Ce lit fleuri est le sein et l'amour de l'ami où l'âme faite épouse est désormais unie. Ce lit est fleuri car... on lui communique les vertus, grâces et dons de l'ami, avec lesquels elle demeure si embellie, si riche et si pleine de délices qu'il lui semble être en un lit semé de perses fleurs odoriférantes... En cet état les vertus sont désormais parfaites en l'âme.


de cavernes de lions entourée


A cause de la force et de l'agressivité du lion, elle compare ici les vertus qu'elle possède aux cavernes des lions...Chaque vertu est comme une caverne de lion dans laquelle demeure et assiste l'époux, fort comme un lion, uni avec l'âme en cette vertu et en chaque autre. Et l'âme elle-même, unie avec lui en ces vertus, est comme un fort lion... Pas une chose au monde ne peut l'inquiéter, la molester, ni l'émouvoir.


tout de pourpre embellie


La pourpre dans l'Écriture sainte désigne la charité... Et ainsi toutes ces vertus sont en l'âme comme empourprées en amour de Dieu.


de paix édifiée


L'âme est pacifique, douce et forte, trois qualités contre lesquelles ne peut prévaloir aucune guerre, ni du monde, ni du diable, ni de la chair.


et de mille écus d'or couronnée


Elle appelle ses vertus et ses dons couronne d'écus d'or car ils lui sont à la fois récompense et défense."

Dans l'ensemble des vertus communiquées à l'âme au sein de son union à Dieu, Jean de la Croix en met ici une en relief, la force : vertu qui les informe toutes mais deux d'entre elles en particulier : la douceur et l'équanimité, tant il est vrai que les véritables sont doux et sereins.


Cette vertu de force met l'âme à l'abri de toute peur. Voici ce qu'en dit Etty Hillesum confrontée au camp de Westerbork à d'extrêmes dangers : 

Quand on n'a pas en soi une force énorme, une force faisant voir le monde extérieur comme une série d'incidents pittoresques incapables de rivaliser avec la grande splendeur - je ne trouve pas d'autre mot - qui est notre inépuisable trésor intérieur, alors on a tout lieu de sombrer, ici, dans le désespoir." (Lettres de Westerbork, p.49).


"La grand splendeur", "le trésor intérieur" d'Etty, "l'union à Dieu", "la couche fleurie" de Jean de la Croix : autant d'images et d'expressions désignant la source profonde de la véritable force, capable de faire face aux pires menaces. C'est de cette énergie divine que St Paul exhortait les Éphésiens à se munir : "Armez-vous de force dans le Seigneur, de sa force toute puissante... Saisissez l'armure de Dieu, afin qu'au jour mauvais vous puissiez résister et, après avoir tout mis en oeuvre, demeurer debout." (Ep 6, 10-13)


Seizième strophe


Sur tes traces lancées,
les jeunes filles courent au chemin,
touchées par l'étincelle,
par le vin capiteux
où s'exhale un baume divin.


Sur tes traces lancées,


"La trace c'est l'empreinte de celui qu'on suit à la trace, par laquelle on cherche et découvre celui qui la fit ; la suavité et la connaissance que Dieu donne de soi à l'âme qui le cherche, c'est l'empreinte et la trace par où on va connaissant et cherchant Dieu. C'est pourquoi l'âme dit ici au Verbe son Époux : Sur tes traces lancées.


les jeunes filles courent au chemin,


c'est-à-dire les âmes mystiques, lesquelles avec les jeunes forces reçues de la suavité de ta trace courent çà et là, chacune selon l'esprit et l'état que Dieu lui a donné, au chemin de la vie éternelle - qui est la perfection évangélique par laquelle elles rencontrent l'ami en union d'amour, après la nudité d'esprit et de toutes choses.

Cette suavité et cette empreinte que Dieu laisse de soi en l'âme la rendent fort légère et la font courir après lui ; l'âme alors ne travaille pas, ou fort peu, de son côté, à marcher par ce chemin ; au contraire, elle est mue et attirée par cette divine trace de Dieu.


touchées par l'étincelle


Ce choc d'étincelle dont elle parle ici est un attouchement très subtil que

 l'ami fait parfois à l'âme, même lorsqu'elle y pense le moins, de manière qu'il lui enflamme tellement le coeur du feu d'amour qu'il semble qu'une étincelle sortie du feu ait sauté sur l'âme et l'ait tout embrasée. Et pour lors, se réveillant tout à coup, la volonté s'enflamme très rapidement à aimer, désirer, louer, remercier, révérer, estimer et prier Dieu avec 

saveur d'amour.


par le vin capiteux


Ce vin capiteux est une autre faveur beaucoup plus grande que Dieu fait quelquefois aux âmes avancées, où il les enivre dans l'Esprit saint d'un vin d'amour suave, savoureux et puissant... Sans rien faire elle sent en l'intime substance que son esprit va doucement s'enivrant et s'enflammant de ce vin divin."


Jean de la Croix profite ici de l'image du vin pour différencier les nouveaux amoureux qui commencent à goûter les faveurs de Dieu et les anciens qui se sont déjà familiarisés avec elles.


"Les nouveaux amoureux, ceux qui commencent à servir Dieu, sont comparés au vin nouveau, parce qu'ils ont encore les ferveurs du vin d'amour fort au dehors... et il est expédient de leur modérer la boisson.


Les vieux amoureux ressemblent au vin vieux dont la lie est bien rassise ; ils n'ont plus ces ferveurs sensibles, ni ces feux fervents du dehors, mais ils goûtent en substance la suavité du vin qui est déjà cuit et rassis intérieurement, dans la saveur de l'esprit et la vérité de l'oeuvre."


Bref, le sens des trois derniers vers de ce couplet est le suivant : 

"Touchée par l'étincelle avec quoi vous la réveillez, et buvant le vin capiteux dont vous l'enivrez amoureusement, mon âme vous envoie les parfums que sont les mouvements et les actes d'amour que vous causez en elle."


Dix-septième strophe


Dans le cellier intérieur
de mon ami j'ai bu, quand je sortis
sur toute cette plaine,
je ne savais plus rien
et perdis le troupeau jadis suivi.


La métaphore du vin se poursuit dans cette strophe. Elle est dans l'évangile le symbole des temps messianiques. Jésus l'utilise lors du repas pascal, peu de temps avant sa mort : Je vous le dis, je ne boirai plus désormais de ce produit de la vigne jusqu'au jour où je boirai avec vous le vin nouveau dans le Royaume de mon Père." (Mt 26, 29) Pour Jean de la Croix aussi, le vin est le symbole d'une alliance heureuse et éternelle.


Ce cellier dont l'âme parle ici c'est le dernier et le plus étroit degré d'amour où l'âme puisse atteindre en cette vie... Nous pouvons dire que ces degrés ou celliers d'amour sont au nombre de sept.


Or, il faut savoir que beaucoup de personnes arrivent et entrent dans les premiers celliers, chacun selon la perfection d'amour qu'il a, mais peu arrivent en cette vie à ce cellier, le dernier et le plus intérieur, parce que là est désormais faite l'union parfaite avec Dieu qu'on appelle mariage spirituel. Ce que Dieu communique à l'âme en cette étroite conjonction est totalement ineffable, et on n'en saurait rien dire - comme de Dieu même on ne peut dire aucune chose qui lui ressemble. Parce que Dieu même est Celui qui se communique à l'âme avec une admirable gloire de transformation d'elle en Lui, étant tous deux en un, comme nous dirions qu'est la vitre avec le rayon du soleil, ou le charbon avec le feu, ou la lumière des étoiles avec celle du soleil... Et ainsi l'âme pour donner à entendre ce qu'elle reçoit de Dieu en ce cellier d'union ne peut rien dire de plus approprié que :


de mon ami j'ai bu,


Car de même que le breuvage s'écoule et se répand par tous les membres et veines du corps, ainsi cette communication de Dieu se répand substantiellement en l'âme ; ou, pour mieux dire, l'âme se transforme davantage en Dieu. Dans cette transformation l'âme boit de son Dieu : selon sa substance et ses puissances spirituelles - parce que selon l'entendement elle boit la sagesse et la science ; selon la volonté elle boit le très suave amour ; et selon la mémoire elle boit la récréation et la délectation en souvenir et sentiment de gloire.

Ce divin breuvage déifie et élève tellement l'âme et l'absorbe tant en Dieu que,


quand je sortis,


c'est-à-dire, que cette faveur eut achevé de passer, - car bien que l'âme soit toujours en ce haut état de mariage depuis que Dieu l'y a mise, néanmoins elle n'est pas toujours en actuelle union selon les facultés, quoiqu'elle y demeure selon la substance de l'âme,


sur toute cette plaine,


C'est-à-dire dans cette étendue du monde


je ne savais plus rien


L'âme dit cela parce que le breuvage de la très haute sagesse de Dieu, qu'elle a bu là, lui a fait oublier toutes les choses du monde, et il lui semble que ce qu'elle savait auparavant, voire même que tout ce que sait tout le monde, en comparaison de cette faveur, est une pure ignorance. Et cette déification avec laquelle elle demeure, et cette élévation d'esprit en Dieu où elle est comme ravie et absorbée en amour, toute transformée en Dieu, ne lui permet de prêter attention à aucune chose du monde ; et ainsi elle peut bien dire :

je ne savais plus rien

parce que non seulement elle demeure étrangère à tout le monde, mais encore à elle-même et anéantie, et comme fondue en amour, ce qui consiste à passer de soi à l'Ami."

Éluard écrit : "L'amour est au monde pour l'oubli du monde". C'est bien ce que semble penser aussi Jean de la Croix pour qui l'amour de Dieu, du Bien Aimé, semble exclure tout autre amour. Il faut toutefois se souvenir que pour lui Dieu, d'une certaine manière, inclut le monde : 


Dieu est toutes choses en un être simple.
Mon Bien Aimé, les montagnes... 


Aimer Dieu c'est donc aimer toutes choses puisqu'il les est de manière éminente, et c'est aussi inclure dans cet amour toute réalité particulière - toute créature dirait Jean de la Croix - en tant qu'elle manifeste dans un être fini un aspect de l'être infini.


et perdis le troupeau jadis suivi.


"II faut savoir que jusqu'à ce que l'âme soit en cet état de perfection dont nous parlons, aussi spirituelle soit-elle, il lui demeure toujours quelque petit troupeau d'appétits et de petits goûts qu'elle tâche de repaître, ainsi que des espoirs, des douleurs et des peurs vaines... Et de ce troupeau, les uns gardent plus les autres moins, mais ils le suivent toujours jusqu'à ce que venant à entrer et à boire en ce cellier intérieur, ils le perdent entièrement, demeurant, comme nous avons dit, tout fondus en amour... et ainsi l'âme se sent libre de tous ces enfantillages.

Enivrée et transformée par le vin de l'union, l'âme, affranchie de tout savoir et de toute attache, accède donc à une pleine liberté.

On ne manquera pas de relever, dans le commentaire de cette strophe, les convergences entre les repères mystiques de Jean de la Croix et de Thérèse d'Avila. Pour tous deux, le chemin spirituel débouche sur un domaine intérieur situé au plus profond de l'être où se consomme l'union d'amour, encore appelée par eux "mariage spirituel" à cause de son caractère plénier et définitif. Pour tous deux, cette demeure est la dernière d'une série de sept - nombre parfait - et l'antichambre de la vie céleste.


Dix-huitième strophe


Là, il m'offrit son coeur,
là il m'enseigna science savoureuse,
et moi je me donnai
à lui, sans rien garder,
Là je lui promis d'être son épouse.


L'Épouse rapporte en cette strophe comment les deux partis, à savoir elle et Dieu, se donnèrent mutuellement l'un à l'autre en ces fiançailles spirituelles, disant qu'en ce cellier intérieur d'amour ils se livrèrent l'un à l'autre.


Là, il m'offrit son coeur,


Donner son coeur à quelqu'un, c'est lui donner son amour et son amitié, et lui découvrir ses secrets comme à un ami.


là il m'enseigna science savoureuse,


La science savoureuse qu'elle dit ici qu'il lui enseigna est la théologie mystique, qui est une secrète science de Dieu que les spirituels nomment contemplation, laquelle est très savoureuse parce que c'est une science par voie d'amour, qui en est le maître et qui rend tout savoureux.


et moi je me donnai
à lui, sans rien garder,


En cette douce boisson de Dieu en laquelle l'âme s'imbibe de Dieu... elle se livre toute à Dieu, voulant être toute à lui et n'avoir jamais rien en soi qui lui soit étranger.


Là je lui promis d'être son épouse.


Comme la fiancée ne met son amour son souci et son action en nul autre qu'en son époux, de même l'âme en cet état n'a désormais plus d'affections, ni d'intelligences, ni de souci, ni d'action, que tout ne soit rapporté à Dieu. Étant comme divine et déifiée, elle n'a même pas les premiers mouvements contre ce qui est vouloir divin."

Nous sommes toujours dans le cellier intérieur. Mais alors que dans la strophe précédente Jean de la Croix parlait de "mariage spirituel", il semble revenir ici en arrière en parlant de "fiançailles", ce qui n'est pas le même degré d'union. Quoi qu'il en soit, ce flottement de terminologie paraît second si l'on voit qu'il y s'agit toujours du don mutuel et total des amants.


Dix-neuvième strophe


Mon âme s'est vouée,
ainsi que tout mon bien à son service.
Je ne garde plus de troupeau
et n'ai plus d'autre office
parce qu'aimer est mon seul exercice.


"Dans la strophe précédente, l'âme, ou pour mieux dire l'épouse, a dit qu'elle s'était entièrement livrée à l'époux, sans rien se réserver ; à présent, elle parle du moyen qu'elle utilise pour accomplir ce don : son âme, son corps, ses facultés et toute son habileté étant employés non plus en les choses qui la concernent, mais en celles qui sont du service de son époux."


Mon âme s'est vouée,
ainsi que tout mon bien à son service.


Ce bien, explique Jean de la Croix, comprend la partie sensible de l'âme et sa partie spirituelle, c'est-à-dire tout ce qu'elle a en elle-même, tout ce qu'elle est. 

"Tout ce bien est tellement voué à Dieu que même sans qu'elle y prenne garde, toutes les parties de ce bien, en leurs premiers mouvements s'inclinent à opérer en Dieu et pour Dieu


Je ne garde plus de troupeau


Je ne vais plus après mes goûts et mes appétits ; parce que les ayant tous mis en Dieu, et les lui ayant donnés, l'âme ne les nourrit plus et ne les garde plus pour elle.


et n'ai plus d'autre office


L'âme a maintes activités inutiles avant qu'elle vienne à se donner et se livrer avec tout son bien à son bien-aimé... et ainsi, c'est comme si elle disait : "Je ne m'occupe plus en ces passse-temps et ces choses mondaines".


parce qu'aimer est mon seul exercice.


Toutes ces facultés et habiletés de mon âme et de mon corps, qu'auparavant j'employais en des choses assez inutiles, je les ai mises en exercice d'amour... faisant tout ce que je fais par amour, et souffrant tout ce que je souffre par amour.

De sorte que soit qu'elle s'occupe au temporel, soit qu'elle s'exerce au spirituel, cette âme peut toujours dire :"aimer est mon seul exercice". 

Heureuse vie, et heureux état, et bienheureuse l'âme qui arrive là où tout lui est désormais substance d'amour, plaisir et délices de fiançailles."

Nous sommes toujours sur la lancée du don sans réserve, de l'amour total, et corrélativement de l'abandon de toutes les autres motivations, de la multiplicité des désirs qui n'entrent pas dans cette dynamique unifiante.

L'amour libère, permet un lâcher prise global à l'égard de tout ce qui attache, asservit, c'est-à-dire de tout ce qui n'est pas lui. Agir et pâtir ne sont plus alors que des modalités de son libre exercice.

L'amour enfin rend heureux : "Heureuse vie et heureux état... où tout est substance d'amour", où tout est occasion, opportunité d'aimer.


Vingtième strophe


Que si au pré public,
on ne peut plus me voir ni me trouver,
dites que suis perdue
qu'allant énamourée,
me suis faite perdante et fus gagnée.


"Dans cette strophe, l'âme répond à une critique que pourraient lui faire les gens du monde qui ont coutume de reprocher à ceux qui se donnent vraiment à Dieu d'être des gens excessifs, étranges et farouches dans leurs manières d'agir, les tenant pour inutiles et perdus au regard de ce qu'ils estiment.


Que si au pré public,
on ne peut plus me voir ni me trouver,


Par le pré public, l'âme entend ici le monde où les mondains ont leurs passe-temps et leurs activités, et font paître les troupeaux de leurs appétits.


dites que suis perdue


Celui qui aime ne rougit pas devant le monde de ce qu'il fait pour Dieu et ne cache pas ses oeuvres par honte, même si tout le monde doit les condamner."

Il se reconnaît donc perdu aux yeux d'une certaine société, selon une certaine échelle de valeurs mondaines, et ne craint pas de le dire et de le montrer par ses actes.

"Peu de spirituels parviennent à cette si parfaite hardiesse et détermination dans les oeuvres. Car bien que quelques-uns pratiquent cette façon de faire, pourtant jamais ils n'achèvent de se perdre en certains points... sans regarder à ce qu'on dira, ou ce qu'il semblera.

qu'allant énamourée,
me suis faite perdante et fus gagnée.


Le véritable amoureux se perd immédiatement à tout pour se trouver en ce qu'il aime... Et ceci arrive de deux façons. Premièrement en se perdant soi-même, ne faisant aucun cas de soi en aucune chose, mais seulement de l'ami. Secondement, en se perdant à toutes choses, ne tenant compte d'aucune des siennes, mais seulement de celles qui touchent son ami.

Tel est celui qui est vraiment épris de l'amour de Dieu, lequel ne prétend ni profit ni récompense, mais seulement de perdre volontairement tout et soi-même pour l'amour de Dieu - ce qu'il tient pour son propre gain... Il se perd, selon ce que Notre Seigneur dit dans l'évangile : "Qui voudra sauver son âme la perdra, et qui perdra son âme pour l'amour de moi, la trouvera." Jean de la Croix cite aussi St Paul : "Pour moi vivre c'est le Christ et mourir m'est un gain." (Ph 1, 21). 

D'autres textes du Nouveau Testament pourraient être évoqués, entre autres : "Si le grain ne meurt..." Et plus globalement la "passion-réssurrection" de Jésus qui est l'archétype parfait de celui qui "se faisant perdant, fut gagné".


Vingt et unième strophe


De fleurs et d'émeraudes
choisies dans les fraîches matinées,
nous ferons des guirlandes
fleuries en ton amour
et d'un de mes cheveux entrelacées.


"Dans cette strophe, l'épouse reprend sa conversation avec l'époux.


De fleurs et d'émeraudes


Les fleurs sont les vertus de l'âme, et les émeraudes les dons qu'elle a reçus de Dieu.


choisies dans les fraîches matinées,


c'est-à-dire gagnées et acquises dans la jeunesse qui sont les fraîches matinées de l'âge. On peut encore entendre les fraîches matinées des actes d'amour par lesquels on acquiert les vertus... ou des oeuvres faites en sécheresse et difficulté d'esprit, par le froid du matin de l'hiver. Ces oeuvres faites pour Dieu en aridité et difficulté d'esprit son très appréciées de Dieu, parce qu'on y acquiert les vertus et les dons avec force.


nous ferons des guirlandes


Toutes les vertus et tous les dons que l'âme et Dieu acquièrent en elle, sont en elle comme une guirlande de perses fleurs, avec lesquelles elle est merveilleusement embellie... pour paraître dignement avec ce bel et précieux ornement devant la face du Roi, et mériter qu'il l'égale à soi, la plaçant à son côté comme une reine.

Elle ne dit pas qu'elle fera les guirlandes toute seule, ni non plus qu'il les fera tout seul, mais "nous les ferons tous deux ensemble". Parce que l'âme ne peut activer les vertus ni les acquérir toute seule sans l'aide de Dieu, ni non plus Dieu ne les active seul sans elle.

Ce vers peut aussi s'entendre de façon très appropriée de l'Eglise et du Christ, auquel l'Église, son épouse, dit : "Nous tresserons des guirlandes", entendant par les guirlandes toutes les âmes saintes, engendrées en elle par le Christ.


fleuries en ton amour


Les oeuvres et les vertus sont fleuries grâce à l'amour de Dieu, et sans lui non seulement elles ne seraient pas fleuries, mais sèches et sans valeur.


et d'un de mes cheveux entrelacées.


Ce cheveu est l'amour que l'âme elle-même porte à son bien-aimé, lequel tient l'office que le fil fait en la guirlande... car, comme dit St Paul, "la charité est le lien de la perfection".

Elle ne parle que d'un cheveu et non de beaucoup, pour donner à entendre que désormais sa volonté est seule en lui, détachée de tous les autres cheveux qui sont les amours étrangers... Quand l'amour est seul et solide en Dieu tel qu'on le dépeint ici, les vertus sont aussi parfaites et accomplies, bien fleuries en l'amour de Dieu."

Cette strophe parle de beauté et d'unité : de la beauté de l'épouse, faite de tout ce qui s'est accompli en elle en matière de vertus et de dons au cours de sa vie, en particulier dans les périodes d'épreuve ; de la cohérence de cette harmonie intérieure, assurée essentiellement par l'amour, à la fois don de Dieu et vertu de l'âme, son unique et ultime motivation.


Vingt-deuxième strophe


Par ce cheveu, sans plus,
que sur mon cou tu regardas voler,
tu le vis sur mon cou
captif il t'a laissé
et à l'un de mes yeux tu t'es blessé.

Par ce cheveu, sans plus,
que sur mon cou tu regardas voler,


"L'âme dit que ce cheveu volait sur son cou, parce qu'en la force de l'âme qui est son cou cet amour vole à Dieu avec grande force et légèreté, sans s'arrêter à aucune chose. Et comme le vent fait voler le cheveu sur le cou, de même le souffle de l'Esprit-saint meut et agite l'amour fort pour le faire voler à Dieu.

En disant que son ami regarda ce cheveu voler sur son cou, elle donne à entendre combien Dieu aime l'amour fort.


tu le vis sur mon cou


Elle dit qu'il le vit pour faire comprendre que non seulement Dieu a apprécié son amour mais aussi qu'il l'a aimé le voyant fort... C'est comme si elle disait : "Tu l'as aimé en le voyant fort, sans timidité ni crainte, et seul, écarté de tout autre amour, et volant avec légèreté et ardeur."


captif il t'a laissé


Ô chose digne d'estime et de joie que Dieu demeure prisonnier d'un cheveu !


et à l'un de mes yeux tu t'es blessé.


L'oeil signifie ici la foi. L'âme ne parle que d'un seul et dit qu'en cet oeil il se blessa. Parce que si la foi et la fidélité de l'âme envers Dieu n'était seule, mais qu'elle fût mêlée avec quelque autre considération, elle ne viendrait pas à blesser Dieu d'amour. Il faut donc que l'oeil soit unique pour le blesser, comme le cheveu seul pour capturer l'ami."

Jean de la Croix donne ici la source littéraire de son allégorie : "Tu as blessé mon coeur, ma soeur, tu as blessé mon coeur en l'un de tes yeux et en un cheveu de ton cou." (Ct 4,9)

Cette strophe insiste sur le caractère fort et exclusif de l'amour que l'âme a pour Dieu, ainsi que sur la pureté de la foi avec laquelle elle le contemple. Foi et amour sans partage, voilà qui séduisent, capturent et blessent Dieu.


Vingt-troisième strophe


Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi
c'est pourquoi tu m'aimais
et les miens méritaient
d'adorer ce qu'en toi ils voyaient.


"Attribuant tout à Dieu et ensemble le remerciant, l'âme lui dit que la cause de ce qu'il a été pris au cheveu de son amour et blessé de l'oeil de sa foi, c'est parce qu'il a daigné la regarder amoureusement, en quoi il l'a rendue gracieuse et agréable à lui-même.


Quand tu me regardais
tes yeux venaient graver ta grâce en moi


Les yeux de l'époux signifient ici sa miséricordieuse divinité qui, s'inclinant vers l'âme, imprime et verse en elle son amour et sa grâce, par lesquels il l'embellit et l'élève tellement qu'il la fait participante de la divinité même. Et l'âme voyant la dignité et la perfection où Dieu l'a mise, dit :


c'est pourquoi tu m'aimais


Pour comprendre ceci, il faut remarquer que comme Dieu n'aime rien hors de soi, ainsi il n'y a chose aucune qu'il aime d'un moindre amour que celui dont il s'aime soi-même, parce qu'il aime tout pour soi, et l'amour tient lieu de fin. Et ainsi, il n'aime pas les choses pour ce qu'elles sont en elles-mêmes. D'où vient que pour Dieu, aimer l'âme, c'est la mettre en quelque sorte en soi-même, l'égalant à soi, et ainsi, il aime l'âme en soi avec soi, avec le même amour dont il s'aime lui-même."

Cette tirade est impressionnante. Jean de la Croix semble ici afficher une sorte de monothéisme pré-nicéen oubliant les relations d'amour intratrinitaires dont il parle ailleurs, et tenir un discours sur le parfait égoïsme de Dieu qui n'aime rien que soi ou pour soi. Une incise pourtant doit nous retenir : "et l'amour tient lieu de fin". Autrement dit, Dieu aime pour aimer sans autre motivation ni finalité que l'amour. En disant que "Dieu n'aime rien hors de soi", Jean de la Croix, au bout du compte, entend dire qu'il n'aime que l'amour, qui est son essence même, comme l'exprime si bien St Jean dans sa première épître : "Dieu est amour".


et les miens méritaient
d'adorer ce qu'en toi ils voyaient.


"Quelle est cette chose qu'ils voyaient ? Ils voyaient une grandeur de vertus, une abondance de suavité, une bonté, un amour, une miséricorde immenses, et les biens innombrables qu'elle avait reçus de lui. Les yeux de l'âme pouvaient adorer tout cela valablement, parce qu'ils étaient désormais gracieux."

Au regard de l'explication qui précède, le sens de la strophe s'éclaire : Si Dieu aime l'âme c'est parce que celle-ci, transformée par sa grâce, est devenue essentiellement aimante, semblable à lui qui est amour. Elle est dès lors en mesure de connaître, d'aimer, d'adorer ce Dieu d'amour qui l'a introduite dans son royaume, l'a égalée à lui-même, l'a rendue participante de sa nature.


Vingt-quatrième strophe


Ne me méprise pas,
quoique tu m'aies trouvé la peau foncée.
Tu peux me regarder
puisque tu as laissé
par ton regard en moi grâce et beauté.


"L'épouse, s'encourageant et s'appréciant désormais elle-même à cause des gages et de la valeur qu'elle a reçus de son bien-aimé... s'enhardit à dire à celui-ci qu'il peut maintenant la regarder sans réserve, lui augmentant ainsi la grâce et la beauté.

Dieu se plaît beaucoup en l'âme qui a sa grâce, et habite en elle avec un grand contentement : Il demeure en elle de bon gré, ce qu'il ne faisait pas auparavant, et elle demeure en sa compagnie très ennoblie et agrandie. Il l'aime d'une façon ineffable et lui communique toujours, en tous ses sentiments et en toutes ses oeuvres, un plus grand amour."


La source littéraire de la strophe est : "Je suis noire, mais belle, ô filles de Jérusalem, c'est pourquoi le roi m'a aimée et m'a introduite en sa chambre." Il s'agit du Cantique des Cantiques 1,3-4. Jean de la Croix interprète la peau brune de l'épouse de sa bassesse ancienne, et sa beauté de sa grâce nouvelle. Désormais, fait-il dire à l'âme, cette noirceur première peut être oubliée tant la grâce reçue de Dieu la rend belle. Et cette grâce en appelle d'autres.


Vingt-cinquième strophe


Les renards, prenez-les,
car déjà notre vigne est fleurie
tandis qu'avec des roses
nous ferons une pigne
et que nul ne se montre à la colline.


Les renards, prenez-les,
car déjà notre vigne est fleurie


"La vigne, c'est le plant de toutes les vertus qui sont en l'âme, lesquelles lui donnent un vin d'une douce saveur. Cette vigne de l'âme est fleurie lorsque selon la volonté, elle est unie avec l'époux... Alors il vient d'ordinaire à la mémoire et dans l'imagination de nombreuses et perses formes et images, et en la partie sensible de nombreux et pers mouvements et appétits qui inquiètent l'âme et lui font perdre la suavité et le repos intérieur... en outre les démons suscitent dans l'esprit des horreurs, des troubles et des craintes qu'elle appelle des renardeaux... L'âme veut ici qu'on les prenne afin d'avoir le temps et la facilité de faire ce qu'elle dit aux deux vers suivants :


tandis qu'avec des roses
nous ferons une pigne


L'âme assemble toutes ses vertus, faisant des actes d'amour très savoureux en chacune d'elles et en toutes réunies. Elle les offre ainsi conjointes à son ami... et elle appelle cet assemblage une pigne.


et que nul ne se montre à la colline.


Pour ce divin exercice intérieur, il est besoin aussi de solitude et d'éloignement de toutes les choses qui pourraient se présenter à l'âme, tant du côté de la partie inférieure, sensitive, que de la supérieure, raisonnable. C'est pourquoi, en toute l'harmonie des puissances et des sens de l'homme, que l'âme appelle ici "colline", elle dit "que personne ne paraisse"... Il convient en effet, au temps de cette communication avec Dieu, que tous les sens intérieurs et extérieurs soient désoccupés et vides."

Cette strophe continue d'exploiter allégoriquement les images du Cantique des Cantiques qui parle aussi des "renardeaux abîmant les vignes fleuries" (Ct 2,15). La communication entre Dieu et l'âme est non seulement très douce, mais aussi d'une grande efficience car elle unifie et fortifie l'âme qui devient alors comme une de ces pommes de pins très denses, pleines d'énergie contenue. Aussi tout ce qui peut la distraire et pertir de cet échange doit-il être chassé.


Vingt-sixième strophe


Arrête, bise morte,
viens zéphyr qui réveilles les amours,
souffle par mon jardin,
que courent ses parfums,
et l'aimé mangera parmi les fleurs.


Arrête, bise morte,


"La bise est un vent froid et sec qui flétrit les fleurs ; et parce que la sécheresse spirituelle produit le même effet dans l'âme où elle s'installe, celle-ci l'appelle bise morte, car elle amortit et éteint la suavité et le suc spirituels... L'épouse désirant se conserver en la douceur de son amour, elle dit à l'aridité de s'arrêter, ce qu'il faut entendre d'un soin à faire des oeuvres qui l'arrêtent, préservant l'âme des occasions.


viens zéphyr qui réveilles les amours,


Le zéphyr est un autre vent, plaisant et pluvieux, qui fait germer les herbes et les plantes, épanouir les fleurs, et leur fait répandre leur odeur, et a des effets tout contraires à celui de la bise. L'âme entend par ce vent l'Esprit saint et dit qu'il réveille les amours, parce que quand ce vent divin l'investit, il l'enflamme toute, récrée, anime et réveille toute sa volonté, et élève tous ses appétits à l'amour de Dieu.


souffle par mon jardin,


Nous avons dit que l'âme de l'épouse est la vigne fleurie en vertus. Maintenant on l'appelle ici jardin... et souffler par l'âme, c'est quand Dieu vient à toucher les vertus et perfections qui sont déjà données à l'âme, les renouvelant et les mouvant de sorte qu'elles rendent une odeur et une suavité admirables.


que courent ses parfums,


Ceux-ci sont parfois en si grande abondance qu'il semble à l'âme être revêtue de délices et baignée dans une gloire inestimable : en sorte que non seulement elle sent cela au-dedans, mais que cela rejaillit à l'extérieur, si bien que ceux qui y prennent garde le voient et qu'il leur semble que cette âme est comme un jardin délectable plein des délices et des richesses de Dieu... Ordinairement, ces âmes portent un je ne sais quoi de grandeur et de dignité qui cause de la retenue aux autres par l'effet surnaturel qui se répand en elles et qui provient de la proche et familière communication avec Dieu.

En ce souffle de l'Esprit saint par le jardin de l'âme, qui est une visite d'amour dont il la favorise, l'époux, Fils de Dieu, se communique donc à elle d'une haute manière.


et l'aimé mangera parmi les fleurs.


L'âme signifie ici la délectation qu'a le Fils de Dieu en elle en ce temps, ce qu'elle donne à entendre sous le nom de nourriture... Je pense que c'est ce que lui-même a voulu dire par la bouche de Salomon dans les Proverbes : "Mes délices sont d'être avec les enfants des hommes". (Pr 8,31)... Et la chose dont il se nourrit, c'est l'âme même, la transformant en soi, assaisonnée, confite, salée avec les fleurs des vertus, des dons et des perfections."

Là encore les images viennent tout droit du Cantique des Cantiques. L'âme poursuit, dans la lancée de la précédente strophe, sa demande d'amour suave, épanoui. Elle aspire à ce que cessent non seulement ses troubles mais aussi ses aridités et que l'amour révèle enfin son véritable visage : heureux, béatifiant. Il ne s'agit pas d'une demande égocentrique, mais de celle d'un bonheur partagé avec l'ami, afin qu'il trouve lui aussi ses délices dans l'âme.

La métaphore de l'âme mangée par Dieu est étonnante, mais dans la logique de l'absorption mystique. Dieu se nourrit de l'âme et la transforme en lui comme nous transformons notre nourriture en nous-mêmes. Si bien qu'au bout du compte, l'âme devient Dieu et qu'il n'y a plus que Dieu. L'image pointe vers une sorte de panthéisme eschatologique que ne renieraient pas la plupart des mystiques orientaux.


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